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Abderrahim KENAÏSSI

 

 

« Le plus bel arrangement est un tas d’ordures disposées au hasard »

« Joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde 
et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et ce qui est en désaccord. »

« Vivre de mort, mourir de vie »

HERACLITE

 

 

« Toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates
et immédiates, et toutes s’entretenant par un lien naturel
et insensible qui
lie les plus éloignées et les plus différentes,
je tiens impossible de connaître
les parties sans connaître le tout,
non plus que de connaître
le tout sans connaître particulièrement les parties. »

PASCAL

 

 

 

 

 

Sommaire

 

La complexité est une pensée..., un rapport au monde

1. " Mettre sur toute chose l'accent circomplexe "

2. " L'organisation, la chose organisée, le produit de cette organisation et l'organisant sont inséparables"

Conclusions digressives

Bibliographie

L'Air et l'Eau, M. C. ESCHER, 1938

Texte de validation du module Épistémologie, Maîtrise I.U.P. Métiers de la formation, USTL-CUEEP, Lille, fév.1998

Abderrahim KENAÏSSI

 

 

 

 

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La complexité est une pensée…, un rapport au monde

Ce texte se propose d’appréhender la complexité, telle que je m’en suis approprié l’idée, comme qualification que la pensée confère aux êtres et aux choses, à travers la multiréférentialité des regards que nous posons sur eux ; c’est-à-dire à partir d’une vision du monde qui témoigne, à la manière de Héraclite ou de Pascal, ci-haut cités pour l’exemple, de la qualité des rapports que nous entretenons avec les objets  humains, naturels ou culturels   qui nous environnent.

L’on verra alors, à partir de deux repères —l’un de définition, l’autre de distinction— que la complexité est effectivement requise par l’objet, tant pour l’intelligibilité de son organisation physique que pour la richesse de la représentation que nous nous en faisons. Non seulement parce qu’il s’agit enfin de le libérer de l’emprise de la raison rationalisante, qui ne l’a que trop mutilé et trop aliéné, en réduisant l’homme, la nature, la culture, le pouvoir…, le savoir, au statut de la chose disponible à notre maîtrise, transparente à nos explications, domesticable à nos intérêts, dans un rapport unilatéral de possession et ou de domination. Mais aussi parce qu’il s’agit désormais de raisonner avec “ la fin des certitudes ”, et d’assumer la contingence de ce qui devient nos “ société(s) du risque ” Selon le sociologue allemand U. BECK (1986), présenté par Michel LALLEMENT, Histoire des idées sociologiques, tome 2, Nathan, 1993, p. 170 : “ De la société industrielle à la société du risque ”. Tenir le fait, avéré, de notre “ ignorance ” pour un gain de complexité, dès lors qu’elle apparaît au bout de nos connaissances, sous “ la signature de la puissance même de la science ”, comme le plus paradoxal de ses progrès : “ la conséquence d’un savoir déjà immense. ” Michel CASENAVE (sous direc.), Dictionnaire de l’ignorance, Aux frontières de la science, Albin MICHEL, 1998, p. 13 Et l’entendre comme appel au changement du regard, pour…. dialoguer avec le monde. 

Sous ce rapport, l’objet, coiffé de “ l’accent circomplexe ”, paraîtra à son sujet bien peu objet, beaucoup plus projet, s’offrant à l’intelligence comme complexité modélisable, c’est-à-dire comme connaissance constructible, dans un rapport dialogique de transaction et d’interactivité.

Repère de définition : Dans complexe, il y a l’idée d’un tout intégré, qui n’est pas l’ensemble d’éléments qu’on peut ramener, par division, à ses composants. Sa réduction à plus simple ne donne pas lieu à énumération de parties, mais à l’implexe," (la) racine étymologique révèle que le contraire de complexe n’est pas simple mais implexe (de implexus), qui caractérise une unité d’action indécomposable, irréductible pourtant à un élément unique."  Jean-Louis LE MOIGNE, la modélisation des systèmes complexes (1990), Dunod, 1995, p. 24  (tous les soulignements, ici et par la suite, sont fidèles aux textes d’origine) comme dit J.-L. LE MOIGNE, ou au simple, comme dit E. MORIN. Sauf à le désintégrer, sa seule réduction possible est le modèle qui permet de le représenter et se le représenter, un peu comme l’échantillon représente le tissu. E. MORIN rappelle opportunément que tissu et tissage ont à voir avec l’origine du mot : “ plexus (entrelacement) vient de plexere (tresser) […] Complexus : ce qui est tissé ensemble… le tissu venu de fils différents et qui sont devenus un. ”  D’où la définition : “ La complexité est un tissu de constituants hétérogènes inséparablement associés : elle pose le paradoxe de l’un et du multiple… L’unité du complexus ne détruit pas la vérité et la diversité des complexités qui l’ont tissé. ” Edgar MORIN, La méthode, 2. La Vie de la Vie, Seuil, 1980, p. 361et Science avec conscience, Seuil, 1990, p. 175

Il ne suffit pas de reconnaître dans le tout plus que “ l’addition de ses parties ”, il faut encore réaliser que “ le simple est plus que la fraction du tout ”. Le simple ou l’implexe, c’est donc l’unité qu’on ne peut pas simplifier, sauf à en déformer l’intégrité ou a en rejeter la manifestation hors du réel et de la rationalité. “ La simplification fabrique le simplifié et croit trouver le simple, dit encore E. MORIN. Le simple - c’est-à-dire l’évidence immédiate globale, comme un appel, un regard, une caresse, un désir, une tendresse -  est l’émergence d’une fabuleuse complexité… ”Edgar MORIN, La méthode, 2. op. cit., p. 389

Repère de distinction : Si vous êtes sûr de n’en avoir rien oublié, assure J.-L. LE MOIGNE, votre objet est peut-être compliqué, mais sûrement pas complexe. Car on peut spécifier et décrire en détail la structure et le fonctionnement du compliqué, précise H. ATLAN, mais on n’a qu’une perception globale du complexe qui, bien qu’observé et manipulé, nous reste imparfaitement connu, clos sur quelque “ mystère ”: “ La complexité est un ordre dont on ne connaît pas le code. ” Henri ATLAN, Entre le cristal et la fumée, Seuil, 1979, p. 78

La pensée complexe intègre " l’oubli ", compris par extension heuristique au double sens de l’ignorance. a/ Celui, objectivement subi, des limites et de notre connaissance : nous ne savons que ce que nous savons, et nous “ oublions ” ce que nous ne savons pas ; et des limites de notre entendement : nous savons que nous ne savons pas, et que nous ne pouvons tout savoir des mystères de l’univers, dont la logique reste illogique à notre logique." Nous avons perdu notre monde à cause du développement des connaissances scientifiques…. On avait un monde absolument pépère… la terre qui était au centre du monde… le Bon Dieu qui nous avait créés à son image…. Les animaux étaient faits pour nous servir et nous obéir. Et voilà qu’on … n’est plus au centre du monde, on est au troisième rang d’orchestre et après, on se rend compte que le soleil n’est qu’un petit astre minable de banlieue… on ne sait plus ce qui se passe, l’univers au lieu d’être une machine parfaite, admirable et qui s’auto-entretient semble être né d’une explosion incompréhensible et va on ne sait vers quel destin….. Heureusement, avec l’astrophysique on raconte une belle histoire, on dit : au début on ne sait pas, il y avait un commencement qui n’était pas un vrai commencement, avec le temps, y avait pas le temps mais quelque chose avait lieu et puis, brusquement, d’un point qui n’existe pas mais qui est infini tout en étant invisible et microscopique, une énorme explosion. … Ah oui, en effet, c’est pas mal.., un commencement à partir de rien. Comment peut-il y avoir un monde sans qu’il ait commencé ? C’est comme le problème de l’infini et du fini…, ce sont des contradictions logiques, ce sont les fameux problèmes des limites de notre esprit…. Les problèmes scientifiques sont aussi les grands problèmes philosophiques : ceux de la nature, de l’esprit, du déterminisme, du hasard, de la réalité, de l’inconnu." Edgar MORIN, (conférence), Science avec conscience, op. cit., p.86 Et b/ celui, plus intrinsèquement psychologique, qui désigne deux mécanismes de sélection : le filtrage inconscient d'une part, et l’indifférence consciente d'autre part. Ces deux mécanismes gouvernent nos comportements face aux caractéristiques des objets qui s’offrent à notre connaissance : nous oublions ce que nous ne voulons pas en savoir. C’est que “ les objets, on avait fini par l’ignorer, sont très peu objet, explique E. MORIN. L’idée d’objet n’est qu’une coupe, un tronçon, une apparence, la face simplifiante et unidimensionnelle d’une réalité complexe, qui prend racine à la fois dans l’organisation physique et dans l’organisation de nos représentations anthropo-socio-culturelles. ”Edgar MORIN, La méthode, 1. La nature de la nature, Seuil, 1997, p. 148

Examinons ce double rapport.

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  1- « Mettre sur toutes choses l’accent circomplexe ! » (P. VALERY)

La recherche scientifique était pourtant à deux pas d’accéder enfin à une histoire qu’on attendait rationnelle, et du moins rationalisable, de l’origine de la matière et des déterminismes de l’univers. Au lieu de quoi, ne voilà-t-il pas qu’on apprend, très scientifiquement, que l’univers commence comme une “ catastrophe ”. Non seulement le “ big-bang ” est explosion thermique d’une “ forme ” dont on ne sait rien sinon qu’elle est “ rien ”, ni espace ni temps, mais l’ordre de la genèse, si merveilleusement harmonieux à nos yeux, procède de cette désintégration chaotique. Non seulement, apprend-on encore, les particules qui peuplent l’atome ne sont pas que des particules, mais elles obéissent, non à un principe d’identité définissable, mais à un principe de complémentarité contradictoire entre le corpusculaire et l’ondulatoire… A quoi s’ajoute un “ principe d’incertitude ”, qui établit l’impossibilité de connaître à la fois la position et la vitesse d’une particule… 

Voilà donc que les progrès de la connaissance scientifique nous conduisent à ces conclusions, aberrantes pour notre logique, qu’au commencement, il n’y avait rien ; que l’ordre procède du hasard " Le mathématicien Chaïtin l’a défini [le hasard] comme une incompressibilité algorithmique, c’est-à-dire comme irréductibilité et indéductibilité, à partir d’un algorithme d’une séquence de nombres ou d’événements. Mais le même Chaïtin disait qu’on ne peut absolument pas prouver une telle incompressibilité ; autrement dit nous ne pouvons prouver si ce qui nous semble hasard n’est pas dû à notre ignorance… le hasard lui-même n’est pas certain d’être hasard..." Edgar MORIN, Science avec conscience, op. cit., p. 165. Une interview de Chaïtin sur la questin est publiée sur www. chantier philo (cf. bibliographie), l’organisation du désordre, l’unité de la contradiction…

La science a désormais son “ Dictionnaire de l’ignorance ”, “ qui vient signer une démarche rigoureuse du savoir organisé, construit et rationnel. Le dictionnaire de l’ignorance, op. cit., p. 13 L’incertitude n’est plus une interrogation philosophique spéculative, mais aussi et bel et bien un énoncé scientifique ; une problématique désormais transdisciplinaire et potentiellement unificatrice, qui sonne “ le temps venu de nouvelles alliances … entre l’histoire des hommes, de leurs sociétés, de leurs savoirs, et l’aventure exploratrice de la nature. I. PRIGOGINE et I. STENGERS, La nouvelle alliance (1979), Gallimard, 1986, p. 393  Et qui invite aux nécessaires révisions épistémologiques, pour mettre à jour les conditions de validité et de validation des connaissances, dès lors que l’on entend par épistémologie, telle que définie par J. PIAGET, “ en première approximation, l’étude de la constitution des connaissances valables, […] et en seconde approximation, l’étude du passage des états de moindre connaissance aux états de connaissance plus poussée. ”  Dans une telle conception génétique, qui tient la connaissance pour un processus jamais achevé, “ l’épistémologie devient un instrument de progrès scientifique, en tant que réflexion [qui] prend toujours naissance à propos des " crises " […] pour surmonter les traditions latentes ou explicites, […] en soumettant à une critique rétroactive les concepts, méthodes ou principes utilisés jusque là… ”] Jean PIAGET , Logique et connaissance scientifique, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, 1967, p. 6, 7,51

Précisément, l’irruption de l’incertitude, au cœur même de nos savoirs, réactualise le doute, relativisant pour le moins la validité des préceptes cartésiens d’évidence, de réductionnisme, de causalisme et d’exhaustivité. Les quatre préceptes du“ Discours de la Méthode pour bien conduire sa raison… ”René DESCARTES, 1637Ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j’aurai assez des quatre suivants… :Le premier était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle, c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de la mettre en douteLe second de diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudreLe troisième, de conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples et les plus aisées à connaître, pour monter peu à peu comme par degrés jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précédent point naturellementEt le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre. “ D’aucun secours ”, jugeait GŒTHE, sévèrement. Plutôt “ discours de circonstances [devenu] politesse de l’esprit scientifique  ”, disait plus …. " poliment " G. BACHELARD Bachelard. Epistémologie. Textes choisis (1971), (textes choisis par D. LECOURT), PUF, 1995, entre autres penseurs, de ces “ quatre préceptes fondant le raisonnement analytique . Des préceptes  dont un Rapport de l’Académie des Sciences et du CADAS de l’Institut de France vient pourtant de rappeler qu’ils restent, avec “ les trois axiomes d’Aristote fondant la logique déductive La syllogistique d’Aristote : L’axiome identité : A est A, éternellement. L’axiome de non-contradiction : “ il n’est pas possible d’affirmer et de nier en même temps ” ; B ne peut à la fois être A et A’ L’axiome du tiers exclu : “ toute chose est ou affirmée ou niée. ” B est A ou A’Jean-Louis LE MOIGNE, Le constructivisme, tome 1 : Des fondements, ESF, 1994, P. 121, exigibles aux “ fondements mêmes de la démarche scientifique ”. Exigibles et exigés, sous peine d’exclusion si véhémente qu’on a du mal à croire qu’un membre de l’Académie et de la Cité des Sciences de Paris ait pu écrire et publier qu’ “ il [le constructivisme] est à l’épistémologie ce que le nazisme est à la politique et, peut-être, partie de celle-ci. ”Voir J.-L. LE MOIGNE, Les épistémologies constructivistes. Un nouveau commencement. (1) le constructivisme en procès, in Sciences de la société N° 40, Février 1997, Toulouse, Presses universitaires du Mirail  [in Pour la science, juillet 1996

Manifestement, ce qui se dit “ épistémologie classique ” tend à se raidir en classicisme conservateur, impassible à l’appel des temps qui changent et à l’interpellation des contradictions qui déstabilisent.

Ainsi le biologiste J. MONOD, qui pose de l’intérieur même de “ la méthode scientifique ” que “ toutes les adaptations fonctionnelles des êtres vivants comme aussi tous les artefacts façonnés par eux accomplissent des projets particuliers qu’il est possible de considérer comme des aspects ou des fragments d’un projet primitif unique, qui est la conservation et la multiplication de l’espèce. ” Or, constate-t-il, cette propriété qu’il qualifie de “ téléonomique ”, —signifiant par là que tous les êtres vivants sont “ des objets doués de projets ” — est rien moins qu'incompatible avec le “ postulat de base de la méthode scientifique : à savoir que la nature est objective et non projective ”. Depuis GALILEE et DESCARTES, en effet, le principe d’inertie vaut “ refus systématique de considérer comme pouvant conduire à une connaissance " vraie " toute interprétation des phénomènes donnée en termes de causes finales, c’est-à-dire  de " projet ". ”  J. MONOD ne peut alors que pointer, très honnêtement, et reconnaître là une “ flagrante contradiction épistémologique ”, comme pour se consoler de l’abdication à “ l’austère censure posée par le postulat d’objectivité… : consubstantiel à la science…, il est impossible de s’en défaire … sans sortir de la science elle-même ”,  conclut-il.Jacques MONOD, Le hasard et la nécessité, Seuil, Points, 1970, p. 19 à 37 On l’aura compris, pour l’épistémologie classique la connaissance ne peut être qu’ontologique : seulement connaissance “ du réel…, [en tant que] donnée objective extérieure ”, elle doit être “ si clairement et si distinctement ” acquise “ que je n’eusse aucune occasion de la mettre en doute. ” Et les choses resteront déterminées, seulement connaissables par “ la cause efficiente ” : “ il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre.. pourvue.. qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduire les unes des autres. ”

Or, ces préceptes cartésiens, relativement au complexe, se payent de la réduction mutilante du réel. Ce n’est qu’appauvri et épuré de la contradiction, de l’ambiguë et des aléas du mouvement, qu’on peut l’insérer dans ces “ longues chaînes de raisons toutes simples et faciles ” dont parle R. DESCARTES. Prix exorbitant auquel la pensée complexe oppose “ un principe d’incertitude et d’incompétence   ”, selon H. ATLAN, ou “  d’incomplétude et d’incertitude ”, selon E. MORIN ; principe qu’il faut entendre non comme une résignation régressive aux désordres et aux aléas, mais comme une prise en charge de ce qu’on doit sans doute, avec W. WEAVER, E. MORIN et bien d’autres, tenir pour un “ défi de la complexité ”.

En faisant son deuil d’un idéal de maîtrise et de certitude absolue, la pensée complexe essaie d’abord de réintégrer les exclus et les mutilés de la science “ Le dogme de la simplification continue à s’imposer comme vérité scientifique qui ne peut être méconnue que par sottise ou ignorance. Il continue de rejeter hors du savoir ce qui résiste à son cracking. Et les tenants de ce dogme nous voient comme de misérables clodos, raclant les déchets de leurs poubelles. Dans un sen ils ont raison : nous voulons récupérer et recycler les déchets que leur science expulse : pas seulement l’incertain, l’imprécis, l’ambigu, le paradoxe, la contradiction, mais l’être, l’existence, l’individu, le sujet. Ils croient vidanger les excréments du savoir : ils ne savent pas qu’il rejettent l’or du temps… ” Edgar MORIN , La méthode, 2. La Vie de la Vie, Seuil, Points, 1980, p. 390-91  dans une connaissance réunifiée.

Comment ? En libérant la rationalité de l’exclusive des calculs et des algorithmes rationalisants, par le rétablissement de la pensée dans son rôle de commandeur de la logique formelle. Des siècles de pensée rationalisante ont fini, en effet, par naturaliser l’idée que penser c’est être logique, obéir à la logique. La logique n’est plus un outil de pensée, mais la pensée ; une mécanique applicative qui moule les choses dans des schèmes simplificateurs et commodes pour rendre “ le réel … une idée logique, c’est-à-dire idéo-logique ”La méthode, 2. La Vie de la Vie, Seuil, Points, 1980, p. 387, soumis au diktat d’une Raison s’aliénant elle-même à une raison d’Etat ici, de rendement là et d’intérêt stratégique partout ; à mesure que son instrumentalité colonise son humanité, celle-ci abdiquant sa rationalité critique à l’appétit de domination envahissante de celle-là. Et quand la raison devient ainsi à elle-même ses propres moyens et ses propres fins, — ce qu’on appelle d’ordinaire la logique interne du système —, l’histoire, scrutée par l’école de Francfort  Mouvance théorique continue, instituée par le travail fondateur de M. HORKHEIMER, mort en 1973, et co-fondateur de T. ADORNO, mort en 1969. Sont associés à l’extension théorique de l’Ecole des individualités comme H. MARCUSE. Jurgën HABERMAS est considéré comme “ l’héritier actuel ” ou “ la dernière émanation de l’école ”. Paul-Laurent ASSOUN, L’école de Francfort (1987), Que sais-je ? N° 2354, PUF, 1990., démontre que la Raison devient de tous les systèmes “ le plus totalitaire ”. En rendant raisonnables par ses moyens de rationalisation ses fins d’homogénéisation et de domination, elle rationalise le déraisonnable ; idéologise “ la folie ” et “ la barbarie ”, légitime “ la domination ” des uns par les autres, entre les hommes et entre les peuples. “ Le mythe lui-même est déjà Raison et la Raison se retourne en mythologie. ”

Voilà pourquoi l’école de Francfort mettra au cœur de son projet de “ philosophie sociale ”, une “ Théorie critique ” qui se veut pratique d’émancipation, sorte de résistance optimiste de l’espoir ultime au pessimisme d’une théorie désillusionnée quant au destin d’une Raison sombrant dans “ l’autodestruction ”.Paul-Laurent ASSOUN, L’école de Francfort (1987), Que sais-je ? N° 2354, PUF, 1990

Et c’est aussi pourquoi la pensée complexe  répudie toute raison " déesse ", close et autosuffisante ”, au regard d’un réel “ qui la précède et l’excède ”, dit E. MORIN.Edgar MORIN, Science avec conscience, op. cit., p. 154,156 Non qu’il faille abandonner notre logique. Il faut au contraire en maintenir toute “ l’exigence de clarté, de précision et de cohérence… Ne jamais (la) lâcher ”, mais l’ouvrir sur “ l’irrationnalisable et l’inconnu ”. L’utiliser pour “ affronter la contradiction par des voies logiques ”, en pensant “ ensemble les réalités dialogiques/polylogiques tressées ensemble [….] La logique aristotélicienne n’a pas à être " dépassée " ou annexée, mais elle doit être engagée dans l’interaction permanente avec ce qui lui est à la fois complémentaire, concurrent et antagoniste. Il ne s’agit pas d’être aristotélicien ou anti-aristotélicien, cartésien ou anti-cartésien. Il s’agit d’être localement tantôt l’un ou tantôt l’autre, principiellement l’un et l’autre et finalement, au-delà de l’un et de l’autre. ”Edgar MORIN, La méthode 2, op. cit., p. 387-88.   

Raison ouverte donc, évolutive, critique et autocritique, et finalement complexe ; à la mesure du réel complexe qu’il s’agit, non pas de maîtriser et d’expliquer, — “ le défi de la complexité nous fait renoncer à tout jamais au mythe de l’élucidation totale de l’univers ”Edgar MORIN, Science avec conscience, op. cit., p. 177 — mais de “ traduire en théorie ”. Et d’abord d’en re-construire l’intégrité dans une connaissance multidimensionnelle, qui rétablisse le sens perdu et les liens rompus par la disjonction appliquée aux êtres et aux choses. Il s’agit de conjoindre et d’articuler ; de distinguer pour lier et relier, non pour séparer et isoler des dimensions constitutives d’une même réalité.

Ce n’est pas dire que l’analyse se trouve par là révoquée. “ Le paradigme de la complexité n’est pas anti-analytique, n’est pas anti-disjonctif : l’analyse est un moment qui revient sans cesse, c’est-à-dire qui ne se noie pas dans la totalité synthèse, mais qui ne la dissout pas. L’analyse appelle la synthèse qui appelle l’analyse, et cela à l’infini dans un procès producteur de connaissance. ” Edgar MORIN, La méthode 1., op. cit., p. 382 Ce qui est contesté et débouté, c’est la simplification ; le réductionnismeIci atomiste, qui réduit le tout à la partie, mais qui peut être aussi bien holiste, qui réduit la partie dans le tout. érigé en principe méthodologique astreignant la connaissance à la parcellisation et la disjonction. C’est « l’analytique » en tant que méthode d’analyse opérant la séparation des parties, dont elle postule la séparabilité. Postulat du reste peu assuré, et de fait récusé, car dit BOGDANOV, repris par J.-L. LE MOIGNE, “ il est établi depuis longtemps que l’homme dans ses activités pratiques et cognitives ne fait que joindre et séparer.. Ces deux actes, conjoindre et disjoindre, ne jouent pas une part égale dans ses activités : l’un est premier, le second est dérivé… Distinction, opposition ou différentiation ne sont pas possibles sans une conjonction préliminaire dans le champ de la conscience ou de l’expérience. ”Jean-Louis LE MOIGNE, Le constructivisme, tome 1 : des fondements, ESF, 1994, p. 118 Primat cognitif donc de la conjonction sur la disjonction, qui vaut pour J.-L. LE MOIGNE , priorité méthodologique de « l’inséparabilité » On peut lire la justification et mesurer la portée de ce mot, qui n’est pas innocent, dans cette phrase du même auteur,  extraite de son Que sais-je, Les épistémologies constructivistes, N° 2969, PUF, 1995, p. 27 : “ Plutôt que de plaider la thèse trop générale du holisme, ne peut-on s’en tenir ici à la thèse apparemment plus spécifique de la “ non-séparabilité ” (en physique) qu’expose volontiers B. d’Espgnat en l’interprétant par la richesse de sa portée épistémologique : admettre que les objets, occupant à un instant donné, des régions de l’espace éloignées l’une de l’autre, ne soient pas vraiment “ séparés ”, et donc constituent en quelque sorte le même objet… ” ou du globalisme sur la séparabilité ou la division, tant il est vrai, constatait déjà P. VALERY, qu’une “ sorte de logique presque sensible et presque inconnue ” nous “ force ”, pour nous “ représenter un arbre à [nous] représenter un ciel et un fond pour l’y voir s’y tenir ”cité par Jean-Louis LE MOIGNE, La théorie du système général, PUF, 4ème édition mise à jour, 1994, p. 35. Maintenant, on peut toujours découper l’arbre, de plus petit en plus petit jusqu’à la sciure et voir au microscope de quoi c’est fait, mais il n'en restera pas moins une  prime à la globalité dans notre connaissance…

Aussi bien, les épistémologies de la complexité vont-elles déplacer l’accent de l’objectivité à la projectivité, c’est-à-dire de l’objet tel qu’il est dans sa constitution interne, à l’objet en ce qu’il fait, dans sa dynamique externe. A la question structurelle : de quoi c’est fait ?, recherchant les causes et les déterminants des objets, car “ supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précédent point naturellement les uns les autres ”, se substitue la question fonctionnelle : qu’est ce que ça fait ? quelles finalités ?

Dans un cas, le procédé analytique enferme la connaissance et l’objet dans une logique de nécessité, qui ne fait qu’expliquer l’original pour y conformer la copie. Dans l’autre cas, ce n’est plus au microscope qui ne trouve pas l’infiniment petit, et pas davantage au télescope, perdu dans l’immensité de l’infiniment grand ; mais au “ macroscope ”, instrument symbolique qui “ filtre les détails, amplifie ce qui relie, fait ressortir ce qui rapproche ”, qu’ “ une vision globale ” de “ l’infiniment complexe ” dégage un horizon d’ouvertureJoël de ROSNAY, Le macroscope. Vers une vision globale, Seuil, Points, 1975, p. 10. La connaissance s’y inscrit dans une logique de possibilité qui anticipe, conçoit, réinvente et invente ; bref, qui problématise le comportement de l’objet. Elle est, de ce fait même, au moins aussi rigoureuse que la connaissance analytique, mais elle sert moins à nommer et à contrôler des choses qu’à identifier et à résoudre des problèmes, qu’à concevoir et à conduire des projets, qu’à penser et à inventer le progrès.

Le renversement est complet. Là où le Discours de la méthode isole dans l’inertie, par “ division en autant de parcelles qu’il se pourrait ”, la pensée complexe réinsère l’objet dans un plus grand tout d’intelligibilité, c’est-à-dire finalement dans le substrat matériel et relationnel de l’environnement qui le fait, et où il se fait objet opérant et se transformant, du fait même de son fonctionnement. L’explication logique cause-effet reste sans doute utile, mais elle n’est plus nécessaire et première. Bien plus riche et non moins valable est l’interprétation (ou compréhension) téléologique comportement-finalité.

La théorie du système général n’est rien d’autre, au fond, que cette réunification en une seule connaissance

“ - de quelque chose (n’importe quoi présumé identifiable)

  - qui, dans quelque chose (environnement)

  - pour quelque chose (finalité ou projet)

  - fait quelque chose (activité = fonctionnement)

  - par quelque chose (structure = forme stable)

  - qui se transforme dans le temps (évolution) ”Jean-Louis LE MOIGNE, La théorie du système général, op. cit., p. 62

Travail de réunification, et donc non donné à priori dans la nature, qui signifie que le système est l’œuvre de représentation que se construit “ dans sa tête ” le sujet pensant et vivant, c’est-à-dire modélisant son expérience de l’objet par lui perçu et conçu complexe. Et c’est bien pourquoi « la théorie du système général » est une « théorie de la modélisation » : titre et sous-titre de l’ouvrage de J.-L. LE MOIGNE, qui disent que la phénoménalité du système est inséparable de sa conception cognitive (LE MOIGNE, 1994).

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  2- “ L’organisation, la chose organisée, le produit
  de cette organisation et l’organisant sont inséparables
(P. VALERY)

 1-  La théorie du système général restitue à l’objet son intégrité. Non plus découpe arrachée à-, et manipulée hors de son environnement, mais objet-système ; très peu objet, a-t-on dit. Un tout intelligible, à la fois structure et fonction, c’est-à-dire organisation de génération : elle transforme une diversité désordonnée en une globalité ordonnée ; et de régénération : elle constitue les interrelations en boucle récursive qui reproduit le système et protège ses frontières, en se refermant sur elle-même en un mouvement spiralaire de ré-organisation, toujours perméable aux émergences du désordre et de la contradiction. En cela, le concept d’organisation déborde le “ fonctionnement ”, au sens strict de la systémique mécaniste d’une boucle circulaire où la régulation, à partir de la rétroaction (feed back), travaille à l’invariance du système, en circuit fermé qui ne fait que produire et maintenir. Il est alors capital de souligner que le système, du point de vue complexe, est l’organisation qui relie et transforme aussi “ L’organisation donc : transforme, produit, relie, maintient. ” Edgar MORIN, La méthode 1, op. cit., p. 104. Elle est le mouvement diachronique, s’inscrivant dans la continuité historique d’une forme qui, en fonctionnant synchroniquement, transforme et se transforme, des suites du jeu de ses interrelations internes et de son ouverture sur son environnement. Sa boucle, elle, n’opère pas de blocage et de maîtrise, mais de changement et d’autonomie. “ C’est dire que le concept de système… n’est pas un wagon-lit qui emporte vers la connaissance. Il n’offre aucune sécurité. C’est une notion pilote, mais à condition d’être piloté ” Edgar MORIN, La méthode 1, op. cit., p. 142 

 2-  La théorie de la modélisation remplit la condition. Elle fournit un sujet à l’objet , en l’occurrence un pilote au système. “ Modéliser, c’est instrumenter : construire et apprendre à utiliser des instruments […] Modéliser, c’est décider ”, dit J.-L. LE MOIGNE Jean-Louis LE MOIGNE, La théorie du système général, op. cit., p. 22, car, ajoute presqu’en écho Y. BAREL, “ est système ce que l’homme-système et l’ingénieur-système ont décidé qu’il serait un système. ” J. CLENET  Jean CLENET, Cours, Module Audit, Maîtrise IUP, CUEEP-USTL, Lille, 1998 répète, quant à lui, qu’on n’en est pas quitte avec un “ tout est dans tout ” facile et brouillon. Et cela nous permet de prévenir la confusion, en dissociant d’emblée l’illusion subjectiviste d’un sujet ayant-droit et ayant-pouvoir sur le réel, et la subjectivité lucide d’un sujet auto-réflexif, formant projet, construisant objet, apprenant le réel.

Travail d’ingénieur, habilité de pilote, conception d’architecte, “ art du boucher qui découpe son bœuf en suivant le tracé des articulations ” Edgar MORIN, La méthode 1, op. cit., p. 141…, la modélisation s’accole au système comme principe d’art et de compétence qui “ requiert le plein emploi des qualités personnelles du sujet, dans sa communication avec l’objet. ” Edgar MORIN, La méthode 1, op. cit., p. 141 Mais surtout, et plus encore, comme principe de lucidité, car la définition d’un système implique toujours un acte de décision du sujet, qui s’autorise l’oubli délibéré de ce qu’il ne veut pas savoir, au profit de l’unité de sens de son objet, rapporté à ses finalités, en fonction d’intentions nécessairement déclarées. “ Le système requiert un sujet, qui l’isole dans le grouillement polysystémique, le découpe, le qualifie, le hiérarchise. Il renvoie, non seulement à la réalité physique dans ce qu’elle a d’irréductible à l’esprit humain, mais aussi aux structures de cet esprit humain, aux intérêts sélectifs de l’observateur sujet, et au contexte culturel et social de la connaissance scientifique. Edgar MORIN, La méthode 1, op. cit., p. 140 

 3-  Dans la pensée complexe, la modélisation d’un système a quelque chose de cette “ science ” que G. BACHELARD fondait sur une “ méditation de l’objet par le sujet qui prend toujours la forme du projet ” Gaston BACHELARD, Le nouvel esprit scientifique, 1934, PUF, p. 15. Par où l’on voit que l’objet est effectivement très peu objet. Il est la connaissance qu’on en a, telle que construite par l’expérience qu’on en fait.

Maintenant, il est peut-être vrai ( ? ), sûrement vrai ( ? ), que l’objet a, en dehors de cette connaissance, une essence, une identité ou une substance propres, qui en font un réel objectif, c’est-à-dire indépendant de la conscience qu’on en a ; mais on n’est plus tenu de postuler une telle vérité ontologique. D’une part, parce qu'on on la sait inatteignable, par définition inaccessible à notre connaissance. D’autre part, parce que l’idée même d’une vérité identifiable et évidente en réalité est pour le moins fragilisée. Y compris, et pour commencer, par le réalisme des sciences physiques elles-mêmes, lesquelles décrivent un réel, plutôt effrité et contradictoire à sa base atomistique, qu’unitaire et substantiel. Par la logique des mathématiques aussi, depuis que les théorèmes de K. GODEL ont établi un principe de limitation interne, qui frappe tout système formel d’incomplétude et d’incapacité à démontrer qu’il contient en lui-même toutes les ressources qui le fondent “ la complète description épistémologique d’un langage A ne peut être donnée dans le même langage A parce que le concept de la vérité des propositions de A ne peut être défini en A ” Kurt GODEL (1931), cité in Edgar MORIN, La méthode 4, Les idées, Seuil, Points, 1991, p.186. Pour une présentation complète, voir Jean LADRIERE, Les limites de la formalisation, in Jean PIAGET, Epistémologie de la logique, op. cit., p. 310-333. Aussi bien, a-t-il besoin, “ pour combler les lacunes qui subsistent en sa formation de construire des systèmes plus forts ”, selon J. PIAGET ; ou d’en référer à “ l’ordre supérieur d’une méta-science ”, selon TARSKI, étendant le même principe d’incomplétude aux langages formalisés. Il y a dans les deux cas recherche de méta-systèmes, comportant à leur tour des indécidables qui appelleront de nouvelles constructions ou références, et ainsi de suite Jean PIAGET, Epistémologie de la logique, in Logique et connaissance scientifique, op. cit., p. 383.

Du coup, “ l’idéal ” d’un “ grand système logique formel ”, parfaitement achevé et donc clos et autosuffisant, qui permette, de l’aveu même de ses propres tenants, “ la preuve des théorèmes mathématiques sans l’aide de l’intuition des individus créateurs ” L. CHWISTEK, défendant les thèses du positivisme logique, en particulier l’œuvre de WHITEHEAD et RUSSEL. Cité et critiqué par Dominique DUBARLE,  in Jean PIAGET, Epistémologie de la logique, op. cit., p. 338 est “ déçu ”. “ La faille qu’ouvre GODEL, c’est la faille où se situe le sujet qui construit la théorie et la méta-théorie ”Edgar MORIN, La méthode 4, op. cit., p. 203, et ne fait pas que la déduire, découvrir ou dériver d’un système donné à priori et pour toujours comme vérité nécessaire.

“ Le vrai est dans le faire ”, aux prises avec les nouveaux possibles, l’aléatoire, l’imprévisible, la contradiction… Toutes choses qui débordent, voire transgressent, et au total amènent à re-construire les formalisations, au moyen de ce que E. MORIN appelle le “ méta-point de vue ” de la réflexivité, qui n’est rien d’autre que la fonction critique de la pensée elle-même. Manière de renvoyer à “ une activité du sujet, à commencer, dit J. PIAGET, par celle du sujet logicien qui invente intuitivement ses systèmes avant de pouvoir les formaliser et qui, en présence des limites de ses propres formalisations, continue ses constructions. [Ce en quoi], il est psycho-sociologiquement l’héritier d’une longue tradition et d’une suite de constructions réflexives de formes plus simples…Jean PIAGET, Epistémologie de la logique, in Logique et connaissance scientifique, op. cit., p. 383 Pour J. PIAGET, la syllogistique d’Aristote est de ce point de vue une “ semi-formalisation ”. Certes pas l’achèvement de toute logique, mais quand même un état acquis qu’il  ne s’agit pas de “ nier ”, dira E. MORIN, mais de “ poursuivre ”,  dans un mouvement historique d’acquisition/construction qui en appelle au méta-point de vue, en étant “ à la fois intégration et dépassement, affirmation et négation ”.

Raisonnement parfaitement extensible, au delà de la logique, qui retrouve le principe que toute connaissance est processus de construction, à la fois de significations qui prennent forme dans l’espace (activités) ; et de sens qui s’incarne dans le temps (historicité).

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Conclusions digressives

Il ne suffit pas dès lors de placer au cœur du processus un sujet actif, authentifié par une dynamique de son désir qui le fait histoire singulière. Cette histoire là a valeur inaliénable de vie, et c’est précisément parce qu’elle est originale en chacun de nous qu’elle est un temps subjectif : notre histoire de vie. Mais à s’enfermer dans l’histoire individuelle, à considérer qu’elle est l’histoire, on s’interdit l’accès à l’individu historique. Et l’on ne peut plus rendre compte des phénomènes d’appartenance, des cohésions sociales, des continuités générationnelles, de la médiation des institutions, de la régénération des normes et des valeurs…

On doit (doit-on ?) seulement comprendre des individus actant leur vie, et jouant au jeu du social : ici, des acteurs stratégiques “ qui, pour satisfaire leur intérêts, préférences et exigences, ne procèdent que par calculs rationnels stratégiques ”, d’où est évacuée la dimension historique, constitutive du lien social et des identités culturelles. Et là, des acteurs dramaturges, tenant rôle, comme sur scène, et jouant avec les règles dans “ un marché des interactions et des significations ”, sans relation de conformité à des normes, voire au mépris de celles-ci, mais tout à l’avantage de l’expression subjective et intersubjective d’identités “ étrangères à la société ou qui l’abordent en quelque sorte de l’extérieur. ” "le modèle stratégique" renvoie à l’analyse stratégique systémique, initiée par "L’acteur et le système" de M. CROZIER et E. FRIEDBERG. "Le modèle dramaturgique" renvoie à l'interactionnisme et notamment )à E. GOFFMANN ainsi qu'à l’ethnométhodologie . Présentations critiques in J-P. DURAND et R. WEIL, Sociologie contemporaine, 2ème édition revue et augmentée, Vigot, 1997 : L’interactionnisme et l’ethnométhodologie, p. 243-260 ; L’analyse stratégique, p. 199-214. Sur les modèles d’action, l’analyse de J. HABERMAS, Logique des sciences sociales et autre essais, PUF, 1987, Chapitre E, p. 413-446. Voir sur ce site Dossier " L'interactionnisme et l'ethnométhodologie"

On a pu souligner les apports, socialement démystificateurs et méthodologiquement producteurs de nouvelles connaissances de ces théories. Il n’en reste pas moins que les modèles d’action qu’elles promeuvent sont problématiques dès lors que le dépassement et la négation n’y concèdent rien à l’intégration et à l’affirmation. Or, c’est dans leur dialectique que le changement prend sens de progrès ; celui-ci assurant l’inscription de celui-là dans l’horizon axiologique des valeurs partagées qui permettent la projection et l’évaluation de l’action constructive et inventive, y compris du social et de ses normes. A défaut de quoi, il semble bien — on le voit dans la sociologie des organisations — que la systémique ( une certaine systémique en tout cas ) soit en passe de fournir au changement la maîtrise ingénieurale et l’intelligence managériale des stratégies intéressées cependant que le progrès, qui ne semble pas, lui, trouver son compte, devra sans doute continuer d’interpeller la pensée complexe.

Mais c’est peut-être là matière pour chacun à penser complexe.

 

 

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Bibliographie

 

Ressources sur le Web

 

   

Le site de référence. A voir absolument !

 

  Le site Web du "Programme Européen de Modélisation de la Complexité", MCX 
(et de ses groupes de travail) et de l'"Association pour la Pensée Complexe", APC


       
www.mcxapc.org


WWW.Chantier-philo:"le défi de la complexité"

 

 

 

 

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Gaston BACHELARD

Le nouvel esprit scientifique (1934) , PUF, 1975

Bachelard. Epistémologie. Textes choisis (1971), (textes choisis par D. LECOURT),PUF, 1995

Yves BAREL, Le paradoxe et le système, Presse Universitaire de Grenoble, 1979

Jacques-André BARTOLI et Jean-Louis LE MOIGNE, Organisation intelligente et système d’information stratégique, Economica, 1996

Michel CASENAVE (sous direction), Dictionnaire de l’ignorance, Aux frontières de la science, Albin MICHEL, 1998 (recueil de textes de scientifiques de renom, faisant le point sur les énigmes et les limites du savoir actuel…)

Jean-Pierre DUPUY, Aux origines des sciences cognitives, La découverte, 1994

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Max HORKHEIMER et Théodor W. ADORNO, La dialectique de la raison (1969), traduit de l’allemand, Gallimard, 1974

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