depuis le 12 fév. 03
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De la complexité |
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Abderrahim KENAÏSSI |
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« Le plus bel arrangement est un tas d’ordures
disposées au hasard »
« Joignez
ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde
et ce qui discorde, ce
qui est en harmonie et ce qui est en désaccord. »
« Vivre de mort, mourir de
vie »
HERACLITE
« Toutes
choses étant causées et causantes, aidées et aidantes,
et immédiates, et toutes s’entretenant
par un lien naturel
lie les plus éloignées et les
plus différentes,
les parties sans
connaître le tout,
le tout sans connaître particulièrement les
parties. »
PASCAL
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Texte de validation du module Épistémologie, Maîtrise I.U.P. Métiers de la formation, USTL-CUEEP, Lille, fév.1998
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Ce texte se propose d’appréhender la complexité, telle que je m’en suis approprié l’idée, comme qualification que la pensée confère aux êtres et aux choses, à travers la multiréférentialité des regards que nous posons sur eux ; c’est-à-dire à partir d’une vision du monde qui témoigne, à la manière de Héraclite ou de Pascal, ci-haut cités pour l’exemple, de la qualité des rapports que nous entretenons avec les objets — humains, naturels ou culturels — qui nous environnent.
L’on verra alors, à partir de deux
repères —l’un de
définition, l’autre de distinction— que la complexité est effectivement requise
par l’objet, tant pour l’intelligibilité de son organisation physique que pour
la richesse de la représentation que nous nous en faisons. Non seulement parce
qu’il s’agit enfin de le libérer de l’emprise de la raison rationalisante, qui
ne l’a que trop mutilé et trop aliéné, en réduisant l’homme, la nature, la
culture, le pouvoir…, le savoir, au statut de la chose disponible à notre
maîtrise, transparente à nos explications, domesticable à nos intérêts, dans
un rapport unilatéral de possession et ou de domination. Mais aussi parce qu’il
s’agit désormais de raisonner avec “ la fin des
certitudes ”, et d’assumer la contingence de ce qui devient nos
“ société(s) du risque ” .
Tenir le fait, avéré, de notre “ ignorance ” pour un gain de
complexité, dès lors qu’elle apparaît au bout de nos connaissances, sous
“ la signature de la puissance même de la science ”, comme le plus
paradoxal de ses progrès : “ la conséquence d’un savoir déjà
immense. ”
Et l’entendre comme appel au changement du regard, pour…. dialoguer avec le
monde.
Sous ce rapport, l’objet, coiffé de “ l’accent circomplexe ”, paraîtra à son sujet bien peu objet, beaucoup plus projet, s’offrant à l’intelligence comme complexité modélisable, c’est-à-dire comme connaissance constructible, dans un rapport dialogique de transaction et d’interactivité.
Repère de définition : Dans complexe, il y a l’idée
d’un tout intégré, qui n’est pas l’ensemble d’éléments qu’on peut ramener,
par division, à ses
composants. Sa réduction à plus simple ne donne pas lieu à énumération de
parties, mais à l’implexe,
comme dit J.-L. LE MOIGNE, ou au simple,
comme dit E. MORIN. Sauf à le désintégrer, sa seule réduction possible est le
modèle qui permet de le représenter et se le représenter, un peu comme
l’échantillon représente le tissu. E. MORIN rappelle opportunément que tissu et
tissage ont à voir avec l’origine du mot : “ plexus
(entrelacement) vient de plexere (tresser) […] Complexus : ce qui est
tissé ensemble… le tissu venu de fils différents et qui sont devenus un. ” D’où la définition : “ La complexité est un tissu de constituants hétérogènes
inséparablement associés : elle pose le paradoxe de l’un et du
multiple… L’unité du complexus ne détruit pas la vérité et la diversité
des complexités qui l’ont tissé. ”
Il ne suffit pas de reconnaître dans le tout plus que
“ l’addition de ses parties ”, il faut encore réaliser que “ le
simple est plus que la fraction du tout ”. Le simple ou l’implexe, c’est
donc l’unité qu’on ne peut pas simplifier, sauf à en déformer l’intégrité ou a
en rejeter la manifestation hors du réel et de la rationalité. “ La simplification fabrique le simplifié et croit trouver
le simple, dit encore E. MORIN. Le
simple - c’est-à-dire l’évidence immédiate globale, comme un
appel, un regard, une caresse, un désir, une tendresse - est l’émergence d’une fabuleuse complexité… ”
Repère de distinction : Si vous êtes sûr de n’en
avoir rien oublié, assure J.-L. LE MOIGNE, votre objet est peut-être compliqué,
mais sûrement pas complexe. Car on peut spécifier et décrire en détail la structure
et le fonctionnement du compliqué, précise H. ATLAN, mais on n’a qu’une
perception globale du complexe qui, bien qu’observé et manipulé, nous reste
imparfaitement connu, clos sur quelque “ mystère ”: “ La complexité est un ordre dont on ne connaît pas le code. ”
La pensée complexe intègre " l’oubli ",
compris par extension heuristique au double sens de l’ignorance. a/ Celui,
objectivement subi, des limites et de notre connaissance : nous ne savons
que ce que nous savons, et nous “ oublions ” ce que nous ne savons
pas ; et des limites de notre entendement : nous savons que nous ne
savons pas, et que nous ne pouvons tout savoir des mystères de
l’univers, dont la logique reste illogique à notre logique.
Et b/ celui, plus intrinsèquement psychologique, qui désigne deux mécanismes de
sélection : le filtrage inconscient d'une part, et l’indifférence
consciente d'autre part. Ces deux mécanismes gouvernent nos comportements face aux caractéristiques des
objets qui s’offrent à notre connaissance : nous oublions ce que nous ne
voulons pas en savoir. C’est que “ les objets,
on avait fini par l’ignorer, sont très peu objet, explique E. MORIN. L’idée d’objet n’est qu’une coupe, un tronçon, une apparence,
la face simplifiante et unidimensionnelle d’une réalité complexe, qui prend
racine à la fois dans l’organisation physique et dans l’organisation de nos
représentations anthropo-socio-culturelles. ”
Examinons ce double rapport.
La recherche scientifique était pourtant à deux pas d’accéder enfin à une histoire qu’on attendait rationnelle, et du moins rationalisable, de l’origine de la matière et des déterminismes de l’univers. Au lieu de quoi, ne voilà-t-il pas qu’on apprend, très scientifiquement, que l’univers commence comme une “ catastrophe ”. Non seulement le “ big-bang ” est explosion thermique d’une “ forme ” dont on ne sait rien sinon qu’elle est “ rien ”, ni espace ni temps, mais l’ordre de la genèse, si merveilleusement harmonieux à nos yeux, procède de cette désintégration chaotique. Non seulement, apprend-on encore, les particules qui peuplent l’atome ne sont pas que des particules, mais elles obéissent, non à un principe d’identité définissable, mais à un principe de complémentarité contradictoire entre le corpusculaire et l’ondulatoire… A quoi s’ajoute un “ principe d’incertitude ”, qui établit l’impossibilité de connaître à la fois la position et la vitesse d’une particule…
Voilà donc que les progrès de la connaissance scientifique nous
conduisent à ces conclusions, aberrantes pour notre logique, qu’au
commencement, il n’y avait rien ; que l’ordre procède du hasard
,
l’organisation du désordre, l’unité de la contradiction…
La science a désormais son “ Dictionnaire de
l’ignorance ”, “ qui vient
signer une démarche rigoureuse du savoir organisé, construit et
rationnel. ”
L’incertitude n’est plus une interrogation philosophique spéculative, mais
aussi et bel et bien un énoncé scientifique ; une problématique désormais
transdisciplinaire et potentiellement unificatrice, qui sonne “ le temps venu de nouvelles alliances … entre l’histoire
des hommes, de leurs sociétés, de leurs savoirs, et l’aventure exploratrice de
la nature. ”
Et qui invite aux nécessaires révisions
épistémologiques, pour mettre à jour les conditions de validité et de
validation des connaissances, dès lors que l’on entend par épistémologie, telle
que définie par J. PIAGET, “ en première approximation, l’étude de la constitution des
connaissances valables, […] et en seconde approximation, l’étude du passage des
états de moindre connaissance aux états de connaissance plus poussée. ” Dans une telle
conception génétique, qui tient la connaissance pour un processus jamais
achevé, “ l’épistémologie devient un
instrument de progrès scientifique, en tant que réflexion [qui] prend toujours
naissance à propos des " crises " […] pour surmonter les traditions latentes ou explicites, […]
en soumettant à une critique rétroactive les concepts, méthodes ou principes
utilisés jusque là… ”
Précisément, l’irruption de l’incertitude, au cœur même de
nos savoirs, réactualise le doute, relativisant pour le moins la validité des
préceptes cartésiens d’évidence, de réductionnisme, de causalisme et
d’exhaustivité.
“ D’aucun secours ”,
jugeait GŒTHE, sévèrement. Plutôt “ discours
de circonstances [devenu] politesse de
l’esprit scientifique ”, disait plus ….
" poliment " G. BACHELARD ,
entre autres penseurs, de ces “ quatre
préceptes fondant le raisonnement analytique ”.
Des préceptes dont un Rapport de l’Académie des Sciences et du CADAS de
l’Institut de France vient pourtant de rappeler qu’ils restent, avec “ les trois axiomes d’Aristote fondant la logique déductive ”
,
exigibles aux “ fondements mêmes
de la démarche scientifique ”. Exigibles et exigés,
sous peine d’exclusion si véhémente qu’on a du mal à croire qu’un membre de
l’Académie et de la Cité des Sciences de Paris ait pu écrire et publier qu’
“ il [le constructivisme] est
à l’épistémologie ce que le nazisme est à la politique et, peut-être, partie de
celle-ci. ”
[in Pour la science, juillet 1996]
Manifestement, ce qui se dit “ épistémologie classique ” tend à se raidir en classicisme conservateur, impassible à l’appel des temps qui changent et à l’interpellation des contradictions qui déstabilisent.
Ainsi le biologiste J.
MONOD, qui pose de l’intérieur même
de “ la méthode scientifique ” que “ toutes les adaptations fonctionnelles des êtres vivants
comme aussi tous les artefacts façonnés par eux accomplissent des projets particuliers
qu’il est possible de considérer comme des aspects ou des fragments d’un projet
primitif unique, qui est la conservation et la multiplication de
l’espèce. ” Or, constate-t-il, cette propriété qu’il
qualifie de “ téléonomique ”, —signifiant par là que
tous les êtres vivants sont “ des
objets doués de projets ” — est rien moins
qu'incompatible avec le “ postulat de base
de la méthode scientifique : à savoir que la nature est objective
et non projective ”. Depuis GALILEE et DESCARTES, en
effet, le principe d’inertie
vaut “ refus systématique de considérer
comme pouvant conduire à une connaissance " vraie " toute
interprétation des phénomènes donnée en termes de causes finales,
c’est-à-dire de
" projet ". ” J. MONOD ne peut
alors que pointer, très honnêtement, et reconnaître là une “ flagrante contradiction épistémologique ”,
comme pour se consoler de l’abdication à “ l’austère censure posée par le postulat
d’objectivité… : consubstantiel à la
science…, il est impossible de s’en défaire … sans sortir de la science
elle-même ”,
conclut-il. On l’aura compris, pour l’épistémologie classique la
connaissance ne peut être qu’ontologique : seulement connaissance “ du
réel…, [en tant que] donnée objective extérieure ”, elle doit être “ si
clairement et si distinctement ” acquise “ que je n’eusse aucune
occasion de la mettre en doute. ” Et les choses resteront déterminées, seulement
connaissables par “ la cause efficiente ” : “ il n’y en
peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées
qu’on ne découvre.. pourvue.. qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les
déduire les unes des autres. ”
Or, ces préceptes cartésiens, relativement au complexe, se payent de la réduction mutilante du réel. Ce n’est qu’appauvri et épuré de la contradiction, de l’ambiguë et des aléas du mouvement, qu’on peut l’insérer dans ces “ longues chaînes de raisons toutes simples et faciles ” dont parle R. DESCARTES. Prix exorbitant auquel la pensée complexe oppose “ un principe d’incertitude et d’incompétence ”, selon H. ATLAN, ou “ d’incomplétude et d’incertitude ”, selon E. MORIN ; principe qu’il faut entendre non comme une résignation régressive aux désordres et aux aléas, mais comme une prise en charge de ce qu’on doit sans doute, avec W. WEAVER, E. MORIN et bien d’autres, tenir pour un “ défi de la complexité ”.
En faisant son deuil d’un idéal de maîtrise et de certitude
absolue, la pensée complexe essaie d’abord de réintégrer les exclus et les mutilés
de la science
dans une connaissance réunifiée.
Comment ? En libérant la rationalité de l’exclusive des
calculs et des algorithmes rationalisants, par le rétablissement de la pensée
dans son rôle de commandeur de la logique formelle. Des siècles de pensée
rationalisante ont fini, en effet, par naturaliser l’idée que penser c’est être
logique, obéir à la logique. La logique n’est plus un outil de pensée, mais la
pensée ; une mécanique applicative qui moule les choses dans des schèmes
simplificateurs et commodes pour rendre “ le réel … une idée logique, c’est-à-dire idéo-logique ”,
soumis au diktat d’une Raison s’aliénant elle-même à une raison d’Etat
ici, de rendement là et d’intérêt stratégique partout ; à mesure que son
instrumentalité colonise son humanité, celle-ci abdiquant sa rationalité
critique à l’appétit de domination envahissante de celle-là. Et quand la raison
devient ainsi à elle-même ses propres moyens et ses propres fins, — ce
qu’on appelle d’ordinaire la logique interne du système —, l’histoire,
scrutée par l’école de Francfort
,
démontre que la Raison devient de tous les systèmes “ le plus
totalitaire ”. En rendant raisonnables par ses moyens de
rationalisation ses fins d’homogénéisation et de domination, elle rationalise
le déraisonnable ; idéologise “ la
folie ” et “ la
barbarie ”, légitime “ la
domination ” des uns par les autres, entre les hommes et
entre les peuples. “ Le mythe lui-même
est déjà Raison et la Raison se retourne en mythologie. ”
Voilà pourquoi l’école de Francfort mettra au cœur de son
projet de “ philosophie sociale ”, une
“ Théorie critique ” qui se veut pratique
d’émancipation, sorte de résistance optimiste de l’espoir ultime au pessimisme
d’une théorie désillusionnée quant au destin d’une Raison sombrant dans “ l’autodestruction ”.
Et c’est aussi pourquoi la
pensée complexe “ répudie toute raison " déesse ",
close et autosuffisante ”, au regard d’un réel “ qui la précède et l’excède ”, dit E. MORIN.
Non qu’il faille abandonner notre logique. Il faut au contraire en maintenir
toute “ l’exigence de clarté, de précision et
de cohérence… Ne jamais (la) lâcher ”, mais l’ouvrir sur “ l’irrationnalisable et l’inconnu ”. L’utiliser
pour “ affronter la contradiction par des
voies logiques ”, en pensant “ ensemble
les réalités dialogiques/polylogiques tressées ensemble [….] La logique aristotélicienne n’a pas à être
" dépassée " ou annexée, mais elle doit être engagée dans
l’interaction permanente avec ce qui lui est à la fois complémentaire,
concurrent et antagoniste. Il ne s’agit pas d’être aristotélicien ou
anti-aristotélicien, cartésien ou anti-cartésien. Il s’agit d’être localement
tantôt l’un ou tantôt l’autre, principiellement l’un et l’autre et finalement,
au-delà de l’un et de l’autre. ”
Raison ouverte donc, évolutive,
critique et autocritique, et finalement complexe ; à la mesure du réel
complexe qu’il s’agit, non pas de maîtriser et d’expliquer, — “ le défi de la complexité nous fait renoncer à tout jamais
au mythe de l’élucidation totale de l’univers ” —
mais de “ traduire en théorie ”.
Et d’abord d’en re-construire l’intégrité dans une connaissance
multidimensionnelle, qui rétablisse le sens perdu et les liens rompus par la
disjonction appliquée aux êtres et aux choses. Il s’agit de conjoindre et
d’articuler ; de distinguer pour lier et relier, non pour séparer et isoler
des dimensions constitutives d’une même réalité.
Ce n’est pas dire que l’analyse se trouve par là révoquée.
“ Le paradigme de la complexité n’est pas anti-analytique,
n’est pas anti-disjonctif : l’analyse est un moment qui revient sans
cesse, c’est-à-dire qui ne se noie pas dans la totalité synthèse, mais qui ne
la dissout pas. L’analyse appelle la synthèse qui appelle l’analyse, et cela à
l’infini dans un procès producteur de connaissance. ”
Ce qui est contesté et débouté, c’est la simplification ; le réductionnisme
érigé en principe méthodologique astreignant la connaissance à la
parcellisation et la disjonction. C’est « l’analytique »
en tant que méthode d’analyse opérant la séparation des parties, dont elle
postule la séparabilité. Postulat du reste peu assuré, et de fait récusé, car
dit BOGDANOV, repris par J.-L. LE MOIGNE, “ il est établi depuis longtemps que l’homme dans ses activités pratiques
et cognitives ne fait que joindre et séparer.. Ces deux actes, conjoindre et
disjoindre, ne jouent pas une part égale dans ses activités : l’un est
premier, le second est dérivé… Distinction, opposition ou différentiation ne
sont pas possibles sans une conjonction préliminaire dans le champ de la
conscience ou de l’expérience. ”
Primat cognitif donc de la conjonction sur la disjonction, qui vaut pour
J.-L. LE MOIGNE , priorité méthodologique de « l’inséparabilité »
ou
du globalisme sur la séparabilité ou la division, tant il
est vrai, constatait déjà P. VALERY, qu’une “ sorte de logique presque sensible et presque inconnue ”
nous “ force ”, pour
nous “ représenter un arbre à
[nous] représenter un ciel et un fond pour l’y voir
s’y tenir ”. Maintenant,
on peut toujours découper l’arbre, de plus petit en plus petit jusqu’à la
sciure et voir au microscope de quoi c’est fait, mais il n'en restera pas
moins une prime à la globalité dans notre connaissance…
Aussi bien, les épistémologies de la complexité vont-elles déplacer l’accent de l’objectivité à la projectivité, c’est-à-dire de l’objet tel qu’il est dans sa constitution interne, à l’objet en ce qu’il fait, dans sa dynamique externe. A la question structurelle : de quoi c’est fait ?, recherchant les causes et les déterminants des objets, car “ supposant même de l’ordre entre ceux qui ne se précédent point naturellement les uns les autres ”, se substitue la question fonctionnelle : qu’est ce que ça fait ? quelles finalités ?
Dans un cas, le procédé analytique enferme la connaissance
et l’objet dans une logique de nécessité, qui ne fait qu’expliquer
l’original pour y conformer la copie. Dans l’autre cas, ce n’est plus au
microscope qui ne trouve pas l’infiniment petit, et pas davantage au télescope,
perdu dans l’immensité de l’infiniment grand ; mais au “ macroscope ”,
instrument symbolique qui “ filtre les
détails, amplifie ce qui relie, fait ressortir ce qui rapproche ”,
qu’ “ une vision globale ”
de “ l’infiniment complexe ”
dégage un horizon d’ouverture. La connaissance s’y inscrit dans une logique de possibilité
qui anticipe, conçoit, réinvente et invente ; bref, qui problématise le
comportement de l’objet. Elle est, de ce fait même, au moins aussi rigoureuse que la connaissance analytique, mais elle sert moins à nommer et à contrôler des
choses qu’à identifier et à résoudre
des problèmes, qu’à concevoir et à conduire des projets, qu’à penser et
à inventer
le progrès.
Le renversement est complet. Là où le Discours de la méthode isole dans l’inertie, par “ division en autant de parcelles qu’il se pourrait ”, la pensée complexe réinsère l’objet dans un plus grand tout d’intelligibilité, c’est-à-dire finalement dans le substrat matériel et relationnel de l’environnement qui le fait, et où il se fait objet opérant et se transformant, du fait même de son fonctionnement. L’explication logique cause-effet reste sans doute utile, mais elle n’est plus nécessaire et première. Bien plus riche et non moins valable est l’interprétation (ou compréhension) téléologique comportement-finalité.
La théorie du système général n’est rien d’autre, au fond, que cette réunification en une seule connaissance
“ - de quelque chose (n’importe quoi présumé identifiable)
- qui, dans quelque chose
(environnement)
- pour quelque chose (finalité ou
projet)
- fait quelque chose (activité =
fonctionnement)
- par quelque chose (structure =
forme stable)
- qui se transforme dans le temps (évolution) ”
Travail de réunification, et donc non donné à priori dans la nature, qui signifie que le système est l’œuvre de représentation que se construit “ dans sa tête ” le sujet pensant et vivant, c’est-à-dire modélisant son expérience de l’objet par lui perçu et conçu complexe. Et c’est bien pourquoi « la théorie du système général » est une « théorie de la modélisation » : titre et sous-titre de l’ouvrage de J.-L. LE MOIGNE, qui disent que la phénoménalité du système est inséparable de sa conception cognitive (LE MOIGNE, 1994).
1-
La théorie du système
général restitue à l’objet son intégrité. Non plus découpe arrachée à-, et manipulée
hors de son environnement, mais objet-système ; très peu objet, a-t-on
dit. Un tout intelligible, à la fois structure et fonction, c’est-à-dire organisation
de génération : elle transforme une diversité désordonnée en une
globalité ordonnée ; et de régénération : elle constitue les
interrelations en boucle récursive qui reproduit le système et protège ses
frontières, en se refermant sur elle-même en un mouvement spiralaire de
ré-organisation, toujours perméable aux émergences du désordre et de la
contradiction. En cela, le concept d’organisation déborde le
“ fonctionnement ”, au sens strict de la systémique mécaniste d’une
boucle circulaire où la régulation, à partir de la rétroaction (feed back),
travaille à l’invariance du système, en circuit fermé qui ne fait que produire
et maintenir. Il est alors capital de souligner que le système, du point de
vue complexe, est l’organisation qui relie et transforme aussi .
Elle est le mouvement diachronique, s’inscrivant dans la continuité historique
d’une forme qui, en fonctionnant synchroniquement, transforme et se transforme,
des suites du jeu de ses interrelations internes et de son ouverture sur son
environnement. Sa boucle, elle, n’opère pas de blocage et de maîtrise, mais de
changement et d’autonomie. “ C’est dire que le concept de système…
n’est pas un wagon-lit qui emporte vers la connaissance. Il n’offre aucune
sécurité. C’est une notion pilote, mais à condition d’être piloté ”
2-
La théorie de la
modélisation remplit la condition. Elle fournit un sujet à l’objet , en
l’occurrence un pilote au système. “ Modéliser,
c’est instrumenter : construire et apprendre à utiliser des instruments […]
Modéliser, c’est décider ”, dit
J.-L. LE MOIGNE , car, ajoute presqu’en écho Y. BAREL, “ est système ce que l’homme-système et l’ingénieur-système
ont décidé qu’il serait un système. ” J. CLENET
répète, quant à lui, qu’on n’en est pas
quitte avec un “ tout est dans tout ” facile et brouillon. Et cela
nous permet de prévenir la confusion, en dissociant d’emblée l’illusion
subjectiviste d’un sujet ayant-droit et ayant-pouvoir sur le réel, et la
subjectivité lucide d’un sujet auto-réflexif, formant projet, construisant
objet, apprenant le réel.
Travail d’ingénieur, habilité de pilote, conception d’architecte,
“ art du boucher qui découpe son bœuf en suivant le tracé des
articulations ” …,
la modélisation s’accole au système comme principe d’art et de compétence
qui
“ requiert
le plein emploi des qualités personnelles du sujet, dans sa communication avec
l’objet. ”
Mais surtout, et plus encore, comme principe de lucidité, car la
définition d’un système implique toujours un acte de décision du sujet, qui
s’autorise l’oubli délibéré de ce qu’il ne veut pas savoir, au profit de
l’unité de sens de son objet, rapporté à ses finalités, en fonction
d’intentions nécessairement déclarées. “ Le système requiert un sujet, qui l’isole dans le grouillement
polysystémique, le découpe, le qualifie, le hiérarchise. Il renvoie, non
seulement à la réalité physique dans ce qu’elle a d’irréductible à l’esprit
humain, mais aussi aux structures de cet esprit humain, aux intérêts sélectifs
de l’observateur sujet, et au contexte culturel et social de la connaissance
scientifique. ”
3-
Dans la pensée complexe, la
modélisation d’un système a quelque chose de cette “ science ”
que G. BACHELARD fondait sur une “ méditation de l’objet par le
sujet qui prend toujours la forme du projet ” .
Par où l’on voit que l’objet est effectivement très peu objet. Il est la
connaissance qu’on en a, telle que construite par l’expérience qu’on en fait.
Maintenant, il est peut-être
vrai ( ? ),
sûrement vrai ( ? ), que l’objet a, en dehors de cette
connaissance, une essence, une identité ou une substance propres, qui en font
un réel objectif, c’est-à-dire indépendant de la conscience qu’on en a ;
mais on n’est plus tenu de postuler une telle vérité ontologique. D’une part,
parce qu'on on la sait inatteignable, par définition inaccessible à notre
connaissance. D’autre part, parce que l’idée même d’une vérité identifiable et évidente
en réalité est pour le moins fragilisée. Y compris, et pour commencer, par le
réalisme des sciences physiques elles-mêmes, lesquelles décrivent un réel,
plutôt effrité et contradictoire à sa base atomistique, qu’unitaire
et substantiel. Par la logique des mathématiques aussi, depuis que les
théorèmes de K. GODEL ont établi un principe de limitation interne, qui frappe
tout système formel d’incomplétude et d’incapacité à démontrer qu’il contient
en lui-même toutes les ressources qui le fondent .
Aussi bien, a-t-il besoin, “ pour combler les lacunes qui
subsistent en sa formation de construire des systèmes plus forts ”,
selon J. PIAGET ; ou d’en référer à “ l’ordre supérieur
d’une méta-science ”, selon TARSKI, étendant le
même principe d’incomplétude aux langages formalisés. Il y a dans les deux cas
recherche de méta-systèmes, comportant à leur tour des indécidables qui
appelleront de nouvelles constructions ou références, et ainsi de suite
.
Du coup,
“ l’idéal ” d’un “ grand
système logique formel ”, parfaitement achevé et donc clos
et autosuffisant, qui permette, de l’aveu même de ses propres tenants, “ la preuve des théorèmes mathématiques sans l’aide de
l’intuition des individus créateurs ” est “ déçu ”. “ La faille qu’ouvre GODEL, c’est la faille où se situe le
sujet qui construit la théorie et la méta-théorie ”
, et ne fait pas que la déduire, découvrir
ou dériver d’un système donné à priori et pour toujours comme vérité
nécessaire.
“ Le
vrai est dans le faire ”, aux prises avec les nouveaux possibles,
l’aléatoire, l’imprévisible, la contradiction… Toutes choses qui débordent,
voire transgressent, et au total amènent à re-construire les formalisations, au
moyen de ce que E. MORIN appelle le “ méta-point
de vue ” de la réflexivité, qui n’est rien d’autre
que la fonction critique de la pensée elle-même. Manière de
renvoyer à “ une activité du
sujet, à commencer, dit J. PIAGET, par celle
du sujet logicien qui invente intuitivement ses systèmes avant de pouvoir les
formaliser et qui, en présence des limites de ses propres formalisations,
continue ses constructions. [Ce en quoi], il est
psycho-sociologiquement l’héritier d’une longue tradition et d’une suite de
constructions réflexives de formes plus simples… ”
Pour J. PIAGET, la syllogistique d’Aristote est de ce point de vue une
“ semi-formalisation ”. Certes pas l’achèvement de toute logique,
mais quand même un état acquis qu’il
ne s’agit pas de “ nier ”,
dira E. MORIN, mais de “ poursuivre ”,
dans un mouvement historique d’acquisition/construction qui en appelle au
méta-point de vue, en étant “ à la fois
intégration et dépassement, affirmation et négation ”.
Raisonnement parfaitement extensible, au delà de la logique, qui retrouve le principe que toute connaissance est processus de construction, à la fois de significations qui prennent forme dans l’espace (activités) ; et de sens qui s’incarne dans le temps (historicité).
Il ne suffit pas dès lors de placer au cœur du processus un sujet actif,
authentifié par une dynamique de son désir qui le fait histoire singulière.
Cette histoire là a valeur inaliénable de vie, et c’est précisément parce
qu’elle est originale en chacun de nous qu’elle est un temps subjectif :
notre histoire de vie. Mais à s’enfermer dans l’histoire individuelle, à
considérer qu’elle est l’histoire, on s’interdit l’accès à l’individu
historique. Et l’on ne peut plus rendre compte des phénomènes d’appartenance,
des cohésions sociales, des continuités générationnelles, de la médiation des
institutions, de la régénération des normes et des valeurs…
On doit (doit-on ?) seulement comprendre des individus actant leur vie, et jouant au jeu du social :
ici, des acteurs stratégiques “ qui, pour
satisfaire leur intérêts, préférences et exigences, ne procèdent que par
calculs rationnels stratégiques ”, d’où est évacuée la dimension
historique, constitutive du lien social et des identités culturelles. Et là,
des acteurs dramaturges, tenant rôle, comme sur scène, et jouant avec
les règles dans “ un marché des interactions et
des significations ”, sans relation de conformité à des normes,
voire au mépris de celles-ci, mais tout à l’avantage de l’expression subjective
et intersubjective d’identités “ étrangères à
la société ou qui l’abordent en quelque sorte de l’extérieur. ”
On a pu souligner les apports, socialement démystificateurs et
méthodologiquement producteurs de nouvelles connaissances de ces théories. Il
n’en reste pas moins que les modèles d’action qu’elles promeuvent sont
problématiques dès lors que le dépassement et la négation n’y concèdent rien à
l’intégration et à l’affirmation. Or, c’est dans leur dialectique que le
changement prend sens de progrès ; celui-ci assurant l’inscription de
celui-là dans l’horizon axiologique des valeurs partagées qui permettent la
projection et l’évaluation de l’action constructive et inventive, y compris du
social et de ses normes. A défaut de
quoi, il semble bien — on le voit dans la sociologie des organisations —
que la systémique ( une certaine systémique en tout cas ) soit en passe de fournir au
changement la maîtrise ingénieurale et l’intelligence managériale des
stratégies intéressées cependant que le progrès, qui ne semble pas, lui,
trouver son compte, devra sans doute continuer d’interpeller la pensée
complexe.
Mais c’est peut-être là matière pour chacun à penser complexe.
Un commentaire,
une critique, une question… ?
Parlons-en !
Ressources sur le Web
Le site Web du "Programme
Européen de Modélisation de la Complexité", MCX
(et de ses groupes de
travail) et de l'"Association pour la Pensée Complexe", APC :
WWW.Chantier-philo:"le défi de la complexité"
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Henri ATLAN, Entre le cristal et la fumée, Seuil, 1979
Gaston BACHELARD
Le nouvel esprit scientifique (1934) , PUF, 1975
Bachelard. Epistémologie. Textes choisis (1971), (textes choisis par D. LECOURT),PUF, 1995
Yves BAREL, Le paradoxe et le système, Presse Universitaire de Grenoble, 1979
Jacques-André BARTOLI et Jean-Louis LE MOIGNE, Organisation intelligente et système d’information stratégique, Economica, 1996
Michel CASENAVE (sous direction), Dictionnaire de l’ignorance, Aux frontières de la science, Albin MICHEL, 1998 (recueil de textes de scientifiques de renom, faisant le point sur les énigmes et les limites du savoir actuel…)
Jean-Pierre DUPUY, Aux origines des sciences cognitives, La découverte, 1994
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Max HORKHEIMER et Théodor W. ADORNO, La dialectique de la raison (1969), traduit de l’allemand, Gallimard, 1974
Jean LARGEAULT, La logique, Que sais-je ? N° 225, PUF, 1993
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Jean-Louis LE MOIGNE,
Le constructivisme, tome 1 : des fondements, ESF, 1994
Le constructivisme, tome 2 : des épistémologies, ESF, 1994
Les épistémologies constructivistes, Que sais-je ? N° 2969, PUF, 1995
La modélisation des systèmes complexes (1990), Dunod, 1995
La théorie du système général, PUF, 4ème édition mise à jour, 1994
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