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Abderrahim
KENAÏSSI |
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Ce dossier de présentation a été réalisé au titre de la
validation du module "Approche multidisciplinaire des
systèmes de formation", DEA des sciences de l'éducation, Université des sciences et technologies, Lille
2000. |
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Ces deux courants de la sociologie contemporaine
entretiennent des rapports de parenté historique et théorique tels que nous
suivrons, pour les présenter, l’ordre qui les met l’un à la suite de l’autre
dans l’énoncée du titre de ce dossier. La jonction du “ et ” y correspond en effet à une relation
de filiation qui fait dériver l’ethnométhodologie de l’interactionnisme.
1.1. Un cadre de référence paradigmatique
2.1. Un interactionnisme renouvelé
2.1.1. Principes et référents théoriques
2.2. Un interactionnisme radicalisé
L'interactionnisme renvoie d’une
part à un cadre de référence général (paradigmatique) et, d’autre part, à des
déclinaisons disciplinaires dans des champs particuliers (philosophique, sociologiques,
psychologiques, psychosociologiques…)
En
tant que cadre général, l’interactionnisme se présente comme un paradigme venu
s’intercaler entre deux paradigmes antinomiques qui lui préexistent.
Le premier est tout focalisé sur l’objet et ses dérivés : objectivité, objectif,
nature, matière, structure, totalité, extérieur… A l’inverse, le second a pour
maître-mot le sujet avec, là encore, une
suite de dérivés : subjectivité, projet, culture, idée, partie,
individualité, intérieur… En mettant ces deux pôles en relation,
l’interactionnisme va remettre au jour, en leur restituant leur visibilité, les processus de construction que la
disjonction objet/sujet avait escamotés. De là l’appellation de
« paradigme constructiviste » qui signifie simplement que ce
sont les hommes qui construisent le réel en le confrontant ; c’est ainsi
qu’ils transforment depuis toujours la nature en cultures changeantes d’espace
en espace, selon les temps historiques …
L’interactionnisme est rien moins
que constitutif de ce paradigme constructiviste parce que l’interaction sujet x
objet y est le mode opératoire de la construction, ou, pour le dire autrement,
la construction y est un effet émergent de
l’interaction. L’interaction compte donc et se définit par sa dynamique
productive, et non par le simple constat d’une relation formelle ou en surface
entre les actants.
Cela étant, l’interaction peut être
dure, plus portée sur la contradiction que sur la complémentarité, comme dans les
courants dit dialectiques ou conflictualistes ; ou elle peut être molle, plus
soucieuse de complémentarité que de contradiction, comme dans le
systémisme ; ou encore elle peut-être « dialogique »,
recherchant les complémentarités tout en assumant les contradictions, selon la
pensée complexe d’E. MORIN. Toujours est-il que l’interaction, qui « oscille » en fait entre les deux pôles, — étant dans son
principe même une relation dialectique sujet x objet —, reste dans tous les cas
« la méthode » de la construction
(PIAJET, 1967). Si bien que l’on parle indifféremment, me semble-t-il, de
paradigme constructiviste ou de paradigme interactionniste selon qu’on réfère à
l’objet d’étude (les constructions) ou à la méthode ( les interactions).
Ce qui compte, c’est que l’objet et le sujet soit placés « sur le même plan ».
La difficulté est alors de préserver le regard dialectique de la réduction de
l’interaction soit à l’influence structuraliste exercée par l’environnement sur
l’individu, soit au pouvoir solipsiste
de celui-ci sur celui-là. Aucun des deux
termes ne fait interaction à lui tout seul (avec quoi ?). Le tout est donc
dans la relation en tant que dialectique effective et productive des constructions
et des transformations.
L’interactionnisme dont il est
question ici est un interactionnisme sociologique, c’est-à-dire une
opérationnalisation du paradigme constructiviste dans le domaine des relations
sociales. Nous allons en rappeler les origines, les ressources, les acquis et
les enseignements.
Les origines s’enracinent dans la
sociologie de la ville de Chicago de la première moitié du 20ème siècle,
grâce aux travaux d’une mouvance née au sein de l’université de Chicago, dès
l’ouverture de cette dernière en 1892, et qui sera connue sous le nom de
« l’École de Chicago ». Et ce n’est pas un hasard. La ville de
Chicago du début du siècle était confrontée, en effet, à des problèmes
explosifs : Problèmes de déracinement culturel et donc d’insertion — de « désorganisation–réorganisation », diront les
sociologues de Chicago —
de la mosaïque d’ethnies qui la constituait pour moitié de sa population en 1900,
à la faveur d’importants mouvements d’immigration en provenance de pays aussi
divers que l’Irlande, l’Italie, l’Allemagne, la Pologne…, à quoi s’ajoute
l’immigration interne des noirs américains venus du sud ; Problèmes de
désintégration sociale aussi, avec, en particulier et déjà, des phénomènes
lourds de délinquance, de gangs, de criminalité ; et encore, problèmes de
maîtrise d’une croissance urbaine gigantesque et cependant non contrôlée…
Autant de questions qui relèvent
par excellence de l’analyse sociologique, faisant même l’objet d’une demande
sociale explicite d’études pour les comprendre et les traiter. Mais la
sociologie ainsi sollicitée se devait à l’évidence d’être moins académique et
plus pratique, c’est-à-dire capable de traiter les problèmes et, pour ce faire,
de pénétrer les lieux où ils se posent et d’en saisir, de l’intérieur, le sens
et les enjeux…
Et c’est précisément cette
sociologie empirique que l’école de Chicago va initier et développer jusqu’à
l’institutionnaliser. Et elle le fera d’autant mieux que nombre de ses
fondateurs, comme L. WARNER et R. REDFIELD, sont anthropologues de formation,
ou acquis aux vertus de l’observation in situ
et du travail monographique, comme E. HUGHES.
L’histoire de
cette entreprise de fondation s’est faite en deux vagues :
celle des précurseurs, jusqu’aux années
1920, avec William I. Thomas, Robert E. PARK, Ernest W. BURGESS, Rodérick
D. Mc KENZIE) ;
celle des fondateurs de l’interactionnisme à
proprement parler (tel que conceptualisé sous le label « interactionnisme
symbolique », on le verra), qui donnera lieu à la « deuxième école de
Chicago », avec
la première génération, des années 1930-1940 : Herbert G.
BLUMER, Everett C. HUGHES, William L. WARNER, Robert REDFIELD… ;
et une seconde génération, dans les années 1950-1960 avec Erving
GOFFMAN, Howard Saul BECKER, Anselm STRAUSS…
Tout au long de cette
trajectoire, et plus encore à son point de départ, les prometteurs de l'école
de Chicago ont bénéficié de deux séries de ressources :
Des ressources pour ainsi dire
institutionnelles puisque l’Université de Chicago était destinée par ses
fondateurs à être une institution tournée vers la recherche, dans une optique « d’ouverture au monde extérieur… et de contribution de la
science à la solution des problèmes de la société ». Et de
ce point de vue, il est significatif qu’elle se soit dotée, dès son ouverture,
d’un département de sociologie et d’anthropologie qui, « pour la première fois dans le monde », allait
ouvrir l’université à des salariés en études doctorales (UNIVERSALIS, article
« l’école de chicago » ; COULON, 1992)
Des ressources théoriques correspondant à deux apports de tout
premier ordre.
L’apport du philosophe John DEWEY (1859-1952) qui enseigna
au département de philosophie de l’Université de Chicago naissante les thèses
du pragmatisme, dont il est l’une des figures marquantes avec W. JAMES et de C.
S. PIERCE. Son enseignement — au demeurant officiellement recommandé aux étudiants en
sociologie, qui se devaient de le suivre — s’articule à deux idées-force :
1. Il n’existe pas de réalité, de connaissance, de vérité en soi. La
connaissance, y compris scientifique, s’acquiert et se vérifie tout à la fois dans
et à l’épreuve de l’expérience, selon un critère de
« satisfaction ». Qu’elle soit matérielle, morale ou intellectuelle,
la satisfaction n’est rien d’autre que le rétablissement d’un équilibre
perturbé, c’est-à-dire une « adaptation » au milieu au moyen de ce
que J. DEWEY appelle une « transaction »… Il n’est pas dès lors d’objectivité hors des gens et des chercheurs.
Il y a seulement accord de la communauté des chercheurs, et constitution de
connaissances relatives qui deviennent de plus en plus vraies par addition des
significations et des vérifications. (GAUCHOTTE, 1992)
2. L’homme étant d’essence sociale, la
satisfaction qu’il recherche, c’est-à-dire son bonheur au fond, ne peut être
strictement utilitariste et individualiste. Le bonheur véritable est dans la recherche
du bien social, c’est-à-dire dans la qualité de la relation aux autres. D’où un
principe d’engagement éthique et de croyance morale en la démocratie :
« l’individu doit agir de telle sorte qu’il
permette aux autres d’exercer leur propre pouvoir ». Traduction
concrète : J. DEWEY s’investira pleinement dans l’action éducative. Il
fonda une « école laboratoire », dirigée par sa femme, dans l’idée de
rétablir la continuité brisée par les enseignements formels entre les savoirs,
la pratique et la société. Les savoirs devraient s’apprendre non comme des
abstractions scolaires, mais comme des processus de connaissances prêts à
l’usage dans l’expérience future. (GAUCHOTTE, 1992) Ses conceptions en la
matière, notamment concernant l’apprentissage, restent une référence .
L’apport de Georges Herbert MEAD (1863-1931) — lui aussi
pragmatiste et du reste ami de J. DEWEY, mais qui compte par ses travaux de psychosociologue — est sans doute
le plus prégnant en tant que constitutif de la source théorique de référence de
l’interactionnisme à proprement parler, y compris aujourd’hui encore, ainsi
qu’il paraît dans l’œuvre de J. HABERMAS ou encore dans les travaux de C. DUBAR
sur la socialisation (DUBAR, 1991)
Pour G. MEAD, la construction de
« Soi », c’est-à-dire la socialisation,
justement, est le produit d’une tension dialectique entre, d’une part, le
« Moi »
qui est le siège en chacun de nous des normes et des règles de la vie sociale,
et donc de la conformité aux valeurs collectives et, d’autre part, le « Je » qui est, lui, le foyer de la
spontanéité et de la créativité du sujet singulier.
En rupture avec- et contre le
modèle de la socialisation par inculcation qui fonctionne sur un sujet supposé
passif, G. MEAD développe un modèle interactionnel qui rend compte d’un sujet
actif. Car, observe-t-il, ce que le sujet intériorise lors des processus
éducationnels de la socialisation, ce sont avec le langage, des « gestes significatifs » (comme tendre la main à
un autre qui, en retour, vous tend la main instantanément) et des « rôles » sociaux incarnés par des « autrui significatifs » (le père, la mère, le
maître…). Langage, gestes significatifs et autrui significatifs, sont autant de
« symboles », d’où l’appellation
« interactionnisme symbolique »
qui pointe et consacre les fondements symboliques de la communication sociale.
Les symboles, c’est en effet ce qui nous permet « de
prendre la place de l’autre » pour cela même qu’ils sont partagés.
Ce ne sont donc pas des normes réifiées qui se déposent par inculcation sur le
mode stimulus"réponse,
car le stimulus, explique G. MEAD, est médiatisé en tant que symbole par une activité d’interprétation du sujet dans les
processus de communication sociale. Cette activité d’interprétation qui commence
dans le jeu, par des jeux de rôle libres et une identification à des autrui
significatifs singuliers, finit par accéder progressivement à un niveau
d’abstraction où l’identification à « l’autrui significatif » devient
une identification symbolique à « l’autrui
généralisé » : à savoir le groupe ou la communauté
d’appartenance.
Ces énoncés contiennent les jalons
théoriques de « l’interactionnisme symbolique », lequel désigne généralement
l’École de Chicago de la deuxième et troisième génération. Ce n’est que
tardivement en effet, et précisément en 1937, que l’appellation apparaît sous
la plume de Herbert George BLUMER, un ancien étudiant de G. MEAD, qui lui a
succédé à sa chaire d’enseignement à l’Université de Chicago, et qui en explicitera
les « trois principes fondamentaux »
suivants :
«
1.
Les humains agissent à l’égard des choses en fonction du sens que les choses
ont pour eux.
2. Ce
sens est dérivé ou provient des interactions de chacun avec autrui.
3. C’est dans un processus d’interprétation mis en œuvre
par chacun dans le traitement des objets rencontrés que ce sens est manipulé
et modifié. »
Au nombre des acquis et enseignements de l’interactionnisme,
soulignons les points distribués ci-après sur trois plans.
Au plan de la recherche, une production
abondante en volume et impressionnante en qualité, qui a profondément renouvelé
le regard sociologique en formulant et/ou en reformulant certaines grandes
questions de société dont l’importance et l’actualité sont un fait communément
admis peut-être aujourd’hui plus qu’hier : l’immigration, les relations interethniques,
les tensions raciales, la marginalité, la criminalité, la vie urbaine…
En ce dernier domaine, par exemple, on doit à R. E. PARK, E.
BURGESS, R. Mc KENZIE (The City, 1925), les bases de toute la sociologie
urbaine et les principes qui inspirent les politique urbaines essayées jusqu’à
aujourd’hui en matière de ghettos (DELAS et MILLY, 1997).
Dans le domaine du travail, E. HUGHES (Men and their work,
1958), initia, contre le fonctionnalisme, un courant interactionniste débarrassé
des distinctions profession /
occupation (ou métier) qui « empêchent
de voir que les problèmes fondamentaux que les hommes rencontrent dans leur
travail sont les mêmes, qu’ils travaillent dans un laboratoire illustre ou dans
une conserverie. » Une profession, un métier, un emploi, c’est tout
à la fois une forme d’accomplissement de soi et une appartenance participative
à une communauté professionnelle. « Ferrailleur
ou professeur », il s’agit de reconnaître à tous une égale dignité
et un égal intérêt sociologique « sans vouloir
rabaisser l’un ou traiter l’autre avec condescendance. »
Mais c’est dans le domaine de la déviance que l’influence de
l’interactionnisme est sans doute la plus actuelle et la plus prégnante, à
travers les théories dites de la désignation ou de l’étiquetage social (labelling
theory). H. S. BECKER notamment, (Outsiders, 1963) , et E. GOFMANN
(Asiles, 1961 ; Stigmates, 1963…) en sont les initiateurs.
Leurs travaux sont du reste traduits et influents en France où ils inspirent la
sociologie de la déviance.
A partir de recherches sur des pratiques, déviantes :
délinquantes dans le cas des fumeurs de marijuana, ou simplement marginales
chez les musiciens de jazz (dont il faisait partie en qualité de pianiste
professionnel), H. BECKER soutiendra que la déviance, en tant que transgression
d’une norme sociale, n’est en rien une pathologie attachée en propre à un
l’individu « transgresseur ». Ce n’est pas, non plus, le produit
d’une déréglementation ou d’un dysfonctionnement du système social. C’est un jugement
social, « un label », « une qualification » appliqué au déviant à
titre de sanction, au nom de normes produites à l’initiative « d’entrepreneurs de morale » qui en ont le
pouvoir dans la société. La déviance est la conséquence de cette application.
(Nous verrons dans l’encadré consacré à E. GOFFMAN que ces positions sur la
question de la déviance ont été vivement critiquées).
« La théorie de
l’étiquetage »
Tirée de ses propres termes, H.
BECKER juge pourtant l’expression "labelling theoy" « assez
malheureuse », lui préférant plutôt « théorie
interactionniste de la déviance ».
La déviance est créée par la société. Je ne veux pas
dire par là, selon le sens habituellement donné à cette formule, que les causes
de la déviance se trouveraient dans la situation sociale du déviant ou dans
« les facteurs sociaux » qui sont à l’origine de son action. Ce que
je veux dire c’est que les groupes sociaux créent la déviance en instituant les
normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à
certains individus et en les étiquetant comme des déviants… p. 32
… Il est
significatif que la plus part des recherches et des spéculations scientifiques
sur la déviance s’intéressent plus aux individus qui transgressent les normes
qu’à ceux qui les établissent et les font appliquer. Si nous voulons comprendre
pleinement la conduite déviante, nous devons garder l’équilibre entre ces deux
directions possibles de nos investigations. Nous devons considérer la déviance
et les déviants, qui incarnent ce concept abstrait, comme un résultat du
processus d’interaction entre des individus ou des groupes. Les uns, en
poursuivant la satisfaction de leurs propres intérêts, élaborent et font appliquer
les normes sous le coup desquelles tombent les autres qui, en poursuivant la
satisfaction de leurs propres intérêts, ont commis des actes que l’on qualifie
de déviants. p. 187
BECKER H., Outsiders (1963), Métailié,
Paris, 1985
De son côté, et entre autres travaux, E. GOFFMAN observa la vie interne
d’un hôpital psychiatrique qu’il décrit dans Asiles comme une « institution totalitaire ». Les malades y
« mènent une vie recluse dont les modalités
sont extrêmement réglées » .
Malgré un contrôle total, qui double
l’aliénation mentale d’une aliénation sociale leur assignant et les enfermant
dans un rôle de fou, les malades sont capables d’ « adaptations secondaires » leur permettant « de tourner les prétentions de l’organisation
relatives à ce qu’ils devraient faire ou recevoir, et partant à ce qu’ils
devraient être. Les adaptations secondaires représentent pour l’individu le
moyen de s’écarter du rôle et du personnage que l’institution lui
assigne… »
De ce que les individus ne sont pas,
même dans un cas aussi extrême, des objets réductibles à une intégration
fonctionnelle, comme le suggère le fonctionnalisme, E. GOFFMAN en vient à
définir « l’individu, dans une perspective
sociologique, comme un être capable de distanciation, c’est-à-dire capable
d’adopter une position intermédiaire entre l’identification et l’opposition à
l’institution et prêt, à la moindre pression, à réagir en modifiant son
attitude dans un sens ou dans l’autre pour retrouver son équilibre »
On retrouvera
cette même idée dans Stigmate . E. GOFFMAN y décrit le management de leur identité discréditée
par les handicapés du corps, du caractère,
de la race, de la religion… Handicapés pour les
autres, les normaux qui, les jugeant anomaux, les marquent au fer du stigmate
en leur attribuant une « identité virtuelle »
qui dégrade les attributs effectifs de leur « identité réelle ». « »
Et pourtant, là encore, dans l’interaction sociale, les stigmatisés trouveront des
stratagèmes pour manager leur identité
discréditée, par exemple en jouant à leur profit de leur statut précaire, comme
les handicapés, ou en dissimulant les facettes socialement
problématiques de leur identité, comme les homosexuels… Et de ce point de vue,
l’analyse fine à l’échelle larges des interactions interindividuelles conduit
GOFFMAN à considérer que « la notion de stigmate
implique moins l’existence d’un ensemble d’individus concrets séparables en
deux colonnes, les stigmatisés et les normaux, que l’action d’un processus
social omniprésent qui amène chacun à tenir les deux rôles, au moins sous
certains rapports et dans certaines phases de sa vie. Le normal et le stigmatisé
ne sont pas des personnes mais des points de vue. »
E. GOFFMAN et l’acteur dramaturge
Né au Canada en 1922 où il reçoit une formation à la sociologie à
l’université de Toronto avant de suivre, à Chicago, les enseignements de E.
HUGHES, R. BLUMER… ; enseignant à son tour à l’université d’abord de
Berkeley en Californie puis de Pennsylvanie à Philadelphie, E. GOFFMAN est
« un chercheur relativement indépendant, voire inclassable ». Plus
qu’un sociologue de la marginalité, c’est un analyste des relations
interindividuelles de tous les jours. On lui doit le modèle de l’acteur dramaturge
( La mise en scène de la vie quotidienne. t.1, La présentation de soi t. 2
(1959) ; Les relations en public, Minuit, Paris, 1973 ). L’individu y
est conçu comme un comédien accomplissant des actes de représentations
théâtrales devant son public ; il donne une expression de lui-même pour
susciter une impression. L’expression, c’est en chaque individu l’acteur qui se
met en scène quotidiennement pour produire l’image du personnage qu’il veut
donner à voir aux autres, l’impression qu’il veut susciter. « Le monde, en vérité, est une cérémonie. »
L’acteur y expose son personnage, qu’il veut crédible, en utilisant les
« ficelles » de la dramatisation, la mystification, l’idéalisation,
les représentations frauduleuses. Autant de techniques de représentation pour «
ne pas perdre la face » en jouant son ou ses « rôle(s) » (ou
« routine(s) »). Et c’est cela l’interaction pour E. GOFFMAN :
« un système social en miniature », un
« face-à-face » défini comme « l’influence réciproque que les
partenaires exercent sur leurs actions respectives lorsqu’ils sont en présence
physique immédiate les uns des autres. »
Ce n’est pas dire par là qu’il n’existe pas un monde extérieur
macrosociologique. Mieux, pour GOFFMAN, les principes d’organisation des
structures sociales sont « les cadres » sociaux de nos expériences
subjectives (Frame Analysis, 1974, trad. Française; Les cadres de l’expérience,
Minuit, 1991). D’une certaine manière, GOFMANN reformule ainsi l’idée de
« définition de la situation » de W. THOMAS (voir plus loin encadré
« le théorème de THOMAS »). « Toute
définition de situation, écrit-il, est construite selon des principes
d’organisation qui structurent les événements –du moins ceux qui ont un
caractère social– et notre propre engagement subjectif […] Je donne
personnellement la priorité à la société et considère les engagements d’un
individu comme secondaires », dira-t-il même. Simplement, il n’a
pas choisi d’étudier les structures macroscopiques de la société : son « travail ne traite que de ce qui est secondaire […]
L’expression “ analyse de l’expérience ” est, de ce point de vue, un
mot d’ordre pour l’étude de l’organisation de l’expérience (p. 19)
»
Les critiques faîtes, à ma connaissance, à l’interactionnisme symbolique
en général, et à E. GOFFMAN en particulier, se rapportent à deux
objections structurantes:
( Logique des sciences sociales
et autres essais, PUF, 1987, chapitre E, pp. 413-446) qui constate un déficit d’intégration sociologique dans le modèle
dramaturge. En jouant au social comme sur scène, sans relation de conformité à
des normes, voire au mépris de celles-ci, les acteurs dramaturges privilégient
l’expression subjective et intersubjective d’identités riches en facettes mais
« étrangères à la société et qui l’abordent en
quelque sorte de l’extérieur. »
La question des normes et des valeurs sociales provoque, par ailleurs,
de vives critiques de la théorie de l’étiquetage. D’abord parce que les normes
y sont dites "construites" pour dire qu'elles sont arbitraires. Or,
« la déviance n’est pas une construction
sociale tout à fait fantaisiste. » Ensuite, « les réactions à la déviance ne sauraient être réduites à
des considération utilitaires », d’intérêts privés. « Une agression non provoquée ne choque pas seulement la
victime, elle indigne aussi les tiers qui ne sont pas directement choqués »
(CUSSON M., « Déviance », dans BOUDON R. (dir.), Traité de sociologie,
Paris, PUF, 1992, p. 397)
2. Celle de M. CROZIER et E. FRIEDBERG ( L’acteur et le système,
Seuil, 1977 ) qui reprochent à l’interactionnisme, classique et
symbolique, et à l'ethnométhodologie aussi, « d’extrapoler
trop rapidement à partir du vécu des acteurs […] On fait toujours comme si le
champ était neutre ou comme si les parties avaient effectivement intériorisé la
charge effective de sa structuration, ce qui est manifestement en contradiction
avec les leçons de l’expérience et conduit à des outrances — la domination
est effectivement vécue à tous les instants — ou à des ignorances également
condamnables — la domination qui n’est pas vécue n’existe pas. (p.
231-232) "
Au plan
théorique, un principe qui dispose que les faits sociaux ne s’expliquent pas
par des caractéristiques propres aux individus ( noirs et blancs, normaux et
anormaux, …) et pas davantage par des structures sociales déterminantes, qui
s’imposeraient de l’extérieur aux individus et
mouleraient leurs comportements dans des schèmes préétablis. Ce sont des constructions
sociales, produits d’interactions, qui prennent forme dans des rapports et par
des échanges interindividuels, concrets et quotidiens, en fonction du sens que les
individus donnent aux situations telles qu’ils les vivent et ressentent dans la
relation aux autres. Ce qui compte désormais
pour le sociologue, ce n’est pas d’observer les situations sociales
comme des choses, mais de comprendre l’interprétation — « la
prédiction créatrice », dira W. I. THOMAS — par laquelle les acteurs
« définissent la situation ».
Au plan méthodologique, un principe
corrélatif du précédent qui disqualifie la prétention de l’analyse sociologique
à parler pour et au lieu des acteurs, au motif que leur descriptions sont
biaisées, ambiguës, subjectives et, pour tout dire, non scientifiques. Si les
individus interprètent leur monde et le construisent dans les interactions de
la vie ordinaire, alors dit H. BLUMER, « Il
faut prendre le rôle de l’acteur et voir son monde de son point de vue. Cette approche
méthodologique contraste avec la soi-disant approche objective, si dominante
aujourd’hui, qui voit l’acteur et son action depuis la perspective d’un observateur
détaché et extérieur… L’acteur agit dans le monde en fonction de la façon dont
il le voit et non dont il apparaîtrait à un observateur étranger. »
Le travail de terrain (fieldwork) apparaît dès lors comme une nécessité
constitutive de la sociologie. Avec des modalités d’observation en situation, à
proximité, voire de connivence avec les acteurs ; en utilisant des documents
personnels comme leur autobiographie ou leur courrier privé ; en
recueillant interviews et témoignages…, il doit rendre compte de leurs
conceptions, du sens qu’ils attribuent à leurs comportements, des
significations qu’ils prêtent à leur monde social.
En inaugurant cette démarche
méthodologique, l’interactionnisme institue en fait ce que sont « les
méthodes qualitatives » d’aujourd’hui. Déjà il opposait ses approches
anthropologiques et monographiques aux méthodes quantitatives d’exploitation statistique
de recueil de données ainsi que développées, dès la fin des années trente, par
une nouvelle orientation de la sociologie américaine avec « l’alliance de
Parsons et Stouffer à Harvard, d’une part, et celle de Lazarfeld et Merton à
Columbia, d’autre part. » Surtout, il rompait avec les pratiques antérieures,
empreintes de moralisme et de protestantisme et conduites sur le mode
journalistique, en inscrivant la recherche sociologique dans une logique plus
scientifique (COULON, 1992)
Dans
la mesure où elle en prolonge les principes théoriques et méthodologiques,
l’ethnométhodologie peut se définir comme un interactionnisme, mais un
interactionnisme 1. renouvelé et 2. radicalisé.
Outre l’interactionnisme, dont
elle prolongera, au plan théorique, une centration sur les représentations des
acteurs et sur leur les relations interindividuelles, et, au plan
méthodologique, les techniques de travail de terrain, l’ethnométhodologie va
puiser dans une autre source, celle de la sociologie phénoménologique (ou de la
phénoménologie sociale) d’Alfred SCHÜTZ (1899-1959).
La pensée de A. SCHÜTZ s’inspire
de la sociologie compréhensive de M. WEBER et de la philosophie d’E. HUSSERL,
le père fondateur de la phénoménologie, dont il avait suivi les séminaires
avant de s’exiler à New York en 1939.
A la différence de HUSSERL, qui
fonde l’intersubjectivité dans une philosophie transcendantale en référence à
l’idéal d’un sujet abstrait, dans la perspective sociologique de
SCHÜTZ, l’intersubjectivité est le fait social constitutif à la base de la
vie sociale elle-même en tant qu’elle s’étaye sur une communication
intercompréhensive. La notion de compréhension acquiert de ce fait un statut
central dans l’œuvre de SCHÜTZ.
On sait que cette
notion de compréhension s’entend le plus souvent, dans la tradition de la sociologie
compréhensive de M. WEBER, par opposition à l’explication, comme une posture ou
une démarche méthodologique du chercheur en sciences sociales. Or, il est un
autre sens que M. WEBER n’a pas clarifié, à savoir la compréhension comme
produit de sens commun, comme intercompréhension. Et c’est ce dernier sens
qu’A. SCHÜTZ va réactiver à partir du constat que la compréhension est une production
permanente et toujours déjà spontanément accomplie dans les activités de
la vie ordinaire. « Verstehen (La compréhension)
est… avant tout non pas une méthode utilisée par le chercheur en sciences
sociale, mais la forme expérientielle particulière selon laquelle la pensée
courante s’approprie le monde socioculturel par la connaissance. Elle n’a rien
à voir avec l’introspection ; c’est le résultat d’un processus
d’apprentissage et d’acculturation exactement comme le sens commun expérimente
ce qu’on appelle le monde de la nature »
Autrement dit, la
compréhension devient elle-même un mécanisme social. Et s’il en est ainsi,
c’est que nous disposons en commun d’un « stock
de connaissance disponibles » qui fait que « nous expérimentons le monde non comme un monde privé mais
comme un monde intersubjectif, c’est-à-dire comme un monde commun à nous tous ».
Et c’est cette connaissance de sens commun qui supporte les fondements des
constructions sociales. A. SCHÜTZ en tire cette conséquence très importante :
« les constructions utilisées par le chercheur
en sciences sociales sont…, des constructions au deuxième degré, notamment des
constructions de constructions édifiés par les acteurs sur la scène sociale
dont l’homme de science observe le comportement et essaie de l’expliquer tout
en respectant les règles de procédure de la science »
Conséquence très importante car,
poussée au bout de sa logique, elle signifie que la sociologie n’a pas à interpréter
les faits sociaux en lieu et place des acteurs, mais à comprendre la compréhension
qui régule la vie sociale, mais à étudier les façons de faire et de communiquer
par lesquels les gens — qui ne sont pas « des
idiots culturels » selon une formule célèbre de H. GARFINKEL—
comprennent et se font comprendre des autres et, ce faisant, construisent la réalité
sociale. « La construction sociale de la réalité »,
c’est d’ailleurs sous ce titre que deux disciples de A. SCHÜTZ, P. BERGER et L.
LUCKMANN, traitent en termes interactionnistes de la sociologie de la
connaissance dans un ouvrage significatif, voire fondateur de ce qu’on appelle
« la sociologie phénoménologique ».
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PHENOMENOLOGIE ET SOCIOLOGIE : L’APPORT D’Alfred SCHÜTZ |
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Avocat d'affaires à
Vienne, Alfred Schütz écrit en 1932 Der Sinnhafte Aufbau der sozialen
Welt, un ouvrage sur la phénoménologie du monde social dans lequel il
tente de nouer les fils reliant interaction sociale et inter-compréhension.
Fortement influencé par M. Weber et par E. Husserl, A. Schütz forge le projet
d'une sociologie phénoménologique [… définie, comme] une herméneutique de l'action
sociale (A. Schütz, Le Chercheur et le quotidien, trad. française,
1987). Elle vise à la compréhension des procédures d'interpré-tation
quotidienne qui permettent de donner un sens à nos actions et à celle des
autres. Tout comme Husserl
considérait que le monde est une donnée objective qui s'impose de la même
manière, avec sa structure et son histoire, aux individus qui doivent
composer avec, Schütz s'intéresse au monde social tel qu'il est perçu de
façon immédiate et familière grâce notamment à une connaissance socialement distribuée (par les amis, les
maîtres, les parents...). Weberien, Schütz
accorde ensuite un primat à la notion de sens de l'action. Pour résoudre le
problème délicat de la connaissance du sens de l'action d'autrui, Schütz pose
les bases d'une théorie de l'interaction. À cette fin, il
opère tout d'abord une analyse critique de la notion weberienne de
compréhension et reconnaît volontiers, |
malgré tout, que la
connaissance inter-subjective par l'interchangeabilité des points de vue est
possible. En second lieu, il puise chez Husserl la notion de typicité. La
typicité est un ensemble des schèmes interprétatifs qui caractérisent notre
connaissance familière et commune des choses perçues par le biais d'intérêts
et de sens communs. La typicité n'est donc pas un stratagème heuristique
visant à mieux comprendre le monde historique (comme l'était, à l'inverse, la
notion d'idéal-type chez M. Weber) mais le produit d'une conception du monde
de la part des acteurs. Schütz a été d’une
influence déterminante sur le développement de l’ethnométhodologie, non pas
comme passeur de Husserl en sociologie, mais bien plutôt par le fait que
« Schütz fut relu de façon très personnelle par Garfinkel qui privilégia
le thème, peu développé, de la réflexivité du sens commun, c’est-à-dire de la
capacité des agents de à rendre compte eux-même de leurs pratiques antérieurement
à toute pratique scientifique. »1 Les travaux de Schütz
servent également de point de repère pour les sociologues qui, aujourd’hui,
privilégient une approche phénoménologique de la vie quotidienne. Tel est le
cas, en France, de M. Maffelosi (la connaissance ordinaire, 1985) 1. F. Héran,
« la seconde nature de l’habitus », Revue française de sociologie,
XXVIII, 3, juil.-sept. 1987, p. 410 |
|
Source : LALLEMENT M., Histoire des idées sociologiques, op. cit., p. 228 |
|
Mais c’est Harold GARFINKEL (1917),
qu’on vient de citer justement, qui ira jusqu’au bout de la logique de la
conclusion d’A. SCHÜTZ, en fondant ce qu’il appellera l’ethnométhodologie.
Prévenons tout de suite un contre
sens courant en précisant d’emblée qu’il ne s’agit nullement, ainsi qu’on y
pense le plus souvent et spontanément, d’une discipline qui se propose
d’appliquer aux études ethniques des méthodes et des techniques particulières.
Non, l’ethnométhodologie signifie logos des ethnométhodes :
logos, c’est-à-dire science
ou théorie, (mais il convient de parler ici plutôt d’un courant de recherche)
qui prend pour objet d’études les « ethnométhodes » :
ethnos étant le groupe, ethnométhodes désignent les « procédés ordinaires et ingénieux … que les membres
[de ce groupe] utilisent, en les considérant comme
connus et allant de soi, pour l’accomplissement continu des activités
concertées de la vie quotidienne » (cf. encadré plus loin)
H. GARFINKEL confie que cette
idée lui était venue à l’occasion d’un travail réalisé en 1954 avec deux enseignants
chercheurs de la faculté de droit de Chicago sur les délibérations des jurés du
tribunal de Wichita, délibérations secrètement enregistrées aux moyens de micros
clandestinement installés dans la salle. A leur étude, H. GARFINKEL était
frappé de voir comment des gens ordinaires, non formés la chose judiciaire, arrivaient,
en mobilisant une logique de sens commun, à se forger une méthode d’évaluation
pertinente pour examiner la culpabilité et apprécier la valeur des arguments en
présence. « Il étaient soucieux, dit-il,
de la justesse de leurs descriptions, de leurs
explications et de leurs arguments […] Ils mettaient en œuvre une méthodologie…,
mais comment appeler ce truc… ? […] C’est ainsi que le mot ethnométhodologie
a été utilisé au départ. Ethno suggérait d’une manière ou d’une autre qu’un
membre dispose du savoir de sens commun de sa société en tant que " savoir de quoi que ce soit ". S’il s’agissait d’ethnobotanique, on avait à
faire, d’une manière ou d’une autre, à la connaissance et à la compréhension
qu’ont les membres de ce qui, pour eux, constituent des méthodes adéquates pour
traiter des choses botaniques. C’est aussi simple que cela, et la notion
d’ethnométhodologie ou le terme ethnométhodologie étaient pris dans ce sens. »
harold
GARFINKEL :
Qu’est-ce que l’éthnométhodologie ? *
« Même lorsqu'elle fait référence à des phénomènes
physiques ou biologiques, la sociologie, qu'elle soit pratiquée par des
profanes ou des professionnels, s'applique au « monde réel », à des
activités organisées de la vie quotidienne. De ce fait, contrairement à
certaines formulations de Durkheim qui nous enseigne que la réalité objective
des faits sociaux est le principe fondamental de la sociologie, nous partirons
du principe, et cela nous servira de politique de recherche, que, pour les
membres qui font de la sociologie, le phénomène fondamental est la réalité
objective des faits sociaux en tant qu'accomplissement continu des activités
concertées de la vie quotidienne des membres qui utilisent, en les considérant
comme connus et allant de soi, des procédés ordinaires et ingénieux pour cet
accomplissement. Les études ethnométhodologiques analysent les activités
quotidiennes des membres comme des méthodes qui rendent ces mêmes activités
visiblement rationnelles et rapportables à toutes fins pratiques, c'est-à-dire
descriptibles (accountable), en tant qu'organisation ordinaire des activités de
tous les jours. La réflexivité de ce phénomène est un trait singulier des
actions pratiques, des circonstances pratiques, de la connaissance commune des
structures sociales et du raisonnement sociologique pratique. [...] Les textes
qui suivent cherchent à appréhender les activités pratiques, l'état des choses
et le raisonnement sociologique pratique comme des thèmes d'étude empirique. En
accordant une attention aux activités les plus banales de la vie quotidienne,
attention généralement portée aux événements extraordinaires, ils veulent
également contribuer à la connaissance de ces phénomènes en tant que tels.
L'idée centrale de ces textes est que les moyens à l'aide desquels les membres
produisent et gèrent leurs affaires quotidiennes sont identiques à ceux qu'ils
emploient pour rendre compte de ces événements quotidiens. Le caractère
« réflexif » des pratiques dont il est rendu compte constitue un
point capital de cette thématique. Quand j'évoque le terme accountable, je veux
dire les choses suivantes. Je veux d'abord signifier observable et rapportable.
Autrement dit les pratiques sont accessibles aux membres de la société dans la
mesure où ce sont des pratiques situées que l'on peut regarder et raconter. Je
veux dire, également, que de telles pratiques consistent en réalisations
labiles, en cours, contingentes. »
* Source : H. Garfinkel, Studies in
Ethnomethodology, 1967,
Reproduit dans LALLEMENT
M., Histoire des idées sociologiques, tome 2, p.230
Si les membres sont donc capables
d’intelligence pour analyser et comprendre les phénomènes à partir d’un même
fond de savoir commun, il n’y a plus rupture entre le savoir du spécialiste et
le savoir du profane, y compris en …sociologie.
Pour l’ethnomédologie, le travail
du sociologue sera alors de saisir « le raisonnement sociologique
pratique » par lequel les membres d’un groupe gèrent leurs activités les
plus quotidiennes. Ces activités contiennent leur propre sens en tant qu’« accomplissement pratique ». Non seulement
parce que les acteurs disposent à cet effet de connaissance ordinaire de
sens commun et d’un langage maîtrisé, mais aussi parce qu’ils sont doués de la
compétence requise pour analyser leur pratiques, sans qu’une compétence savante
vienne leur dire de l’extérieur la vérité sur leur action.
Il s’en suit
qu’on peut rendre compte de ces accomplissements et raisonnements pratiques au
moyen d’une démarche ethnographique sans qu’il y ait besoin d’hypothèses
préalables aux travail de terrain. Ce serait même une hérésie suprême. Pour
accéder au sens des pratiques sociales, il suffit d’observer deux principes.
D’abord, les considérer
toutes, et de plein droit, les plus massives et les plus marginales, comme également
significatives de la production de la vie sociale. Du coup, les situations les
plus banales, voire anecdotiques, deviennent objets d’étude : une
conversation téléphonique, des piétons qui traversent, un élève qui répond ou
non à une question, une gamine qui fugue, un transsexuel qui change de sexe…
Parfois, la trivialité et l’évidence des faits ainsi étudiés contrastent avec
les analyses sophistiquées auxquelles ils donnent lieu. Exemples : SUDNOW
tire de la capacité à traverser la rue sans se faire écraser en fonction
d’interactions entre conducteurs et piétons « une
sociologie du coup d’œil » ; WIEDER tire de cette formule d’un
détenu parlant à un éducateur : « vous savez bien que je ne moucharde
pas » tout une théorie sur « la
formulation réflexive » et croit même apporter aux sciences
sociales « la découverte » d’un code d’honneur chez les détenus. En
fait, accuse Louis COSER, président de l’Association américaine de sociologie,
dans un réquisitoire particulièrement sévère, en août 1975, le langage
ésotérique de l’ethnométhodologie est employé à fin de délimitation des frontières
et d’aliénation des membres d’une « communauté de croyants » dont les
caractéristiques font penser à « une secte ».
Pour le reste, rien que de très banal : Les études ethnométhodologiques
sont un « énorme bavardage … qui camoufle des
idées relativement triviales » (A. COULON, 1987)
Ensuite, être attentif aux phénomènes tels
que décrits par les acteurs, avec une « indifférence ethnométhodologique
» qui signifie regard affranchi des hypothèses, des jugements de valeur et
autres considérations à priori. Car le fait que les membres soient dotés d’une
connaissance familière et d’une compétence analytique confère à leur pratiques
trois propriétés qui les rendent accessibles à la compréhension du
chercheur : l’indexicalité, la réflexivité, la descriptibilité.
L’indexicalité est une
notion empruntée à la
linguistique (J. BAR HILL, Indexal expressions,
1954), et adaptée par l’ethnométhodologie pour rendre compte de la nécessité
qu’il y a, pour comprendre les échanges et en particulier le langage, de les indexer
sur les situations locales qui les ont produites. Des mots comme
« cela », « ici », « maintenant », « et cætera »…,
ne se comprennent qu’en contexte et par ceux là seuls qui parlent, et qui parlent
un même langage. La compréhension de tels mots réfère nécessairement à un
répertoire, socialement distribué, de savoir commun, de sous-entendus et de significations
partagés.
La réflexivité
— qui n’est
pas la réflexion parce que son caractère réflexif n’est pas conscient — est au
contraire une pratique qui « va de soi ». Elle correspond à la
capacité non seulement de dire une pratique en la décrivant et en spécifiant
les procédure utilisées à l’effet de son accomplissement, mais aussi de
construire et d’instituer la dite pratique en la disant. L’énonciation de
l’action est performative, c’est-à-dire que le langage est productif du faire
qu’il dit. « La réflexivité désigne l’équivalence entre décrire et
produire une interaction, entre la compréhension et l’expression de cette
compréhension… [Pour GAREFINKEL], la réflexivité présuppose
que “ les
activités par lesquels les membres produisent et gèrent les situations de leur
vie organisée de tous les jours sont identiques aux procédures utilisées pour
rendre ces situations descriptibles ” »
La descriptibilité ( accountability ) signifie
que les pratiques sont restituables, et cela en raison de deux caractéristiques
importantes, identifiées par L. QUERE et reprises par A. COULON. Ce sont la réflexivité,
on l’a vu ; et la rationalité car l’accountability, dit L. QUERE,
« est produite méthodiquement en situation…, et les activités sont
intelligibles, peuvent être décrites et évaluées, sous l’aspect de leur rationalité. »
En fait, la descriptibilité est le support, le vecteur, le véhicule de
la réflexivité
A les considérer ensemble, réflexivité
et descriptibilité signifient, au plan théorique, que les pratiques sociales se
comprennent comme des possibilités de réalisation et de transformation qui
s’actualisent dans un mouvement d’accomplissement pratique.
On en trouve une illustration
dans Studies, (signalée ici aussi par L. QUERE, et reprise par A. COULON) où H.
GARFINKEL parle d’Agnès, un transsexuel de 19 ans, secrétaire, lorsqu’il demande,
en 1958, à être opéré pour devenir femme (encadré ci-contre). Selon le
commentaire de L. QUERE, l’étude de ce cas révèle à GARFINKEL que « être
homme et être femme, en tant que “ fait naturel de la vie ”,
constituent une production socialement gérée, un accomplissement pratique dans
les détails de la vie quotidienne, une réalisation observable, évaluable et commentable,
mais une réalisation ordinairement seen but unnoticed ( “ vue sans qu’on y prête vraiment attention ” ) »
Entre autres domaines d’investigation du travail
ethnométhodologique cités par A. COULON (pratiques bureaucratiques et processus
organisationnels, recherche scientifique et vie de laboratoire, mouvements de
contestation, citons les suivants, à titre d’information.
Le
terrain des pratiques policières ainsi que celles du système judiciaire et
pénitentiaire, avec ses tribunaux et ses prisons, en rapport avec la
délinquance et la criminalité. E. BITTNER, H. GARFINKEL, R. EMERSON, H. SACKS,
parmi d’autres, y ont réalisé nombre de travaux pour rendre compte des
« faits criminels » et des «faits judiciaires ». Ainsi
Aaron V. CICOUREL, enseignant depuis 1965 à Berkeley ; ce chercheur, qu’on
considère comme le fédérateur et parfois comme le cofondateur du mouvement
ethnométhodologique, montre dans une étude réalisée sur quatre ans que la
délinquance juvénile est un construit social portant l’empreinte des personnels
de la police, de la justice et des services sociaux. L’examen des cas concrets
de deux adolescentes, montre qu’enquêteurs, magistrats et éducateurs
établissent les classements sociaux de déviance et de conformité en fonction
« d’attente-d’arrière plan et des normes de la
structure sociale »
Le
terrain des pratiques psychiatriques et médicales, et notamment la gestion
sociale de la mort dans les hôpitaux ( D. SUDNOW, The Social
Organisation of Dying, 1967), et l’étude de la catégorisation des patients
par H. GARFINKEL dans Studies.
Le terrain de l’éducation est plus riche en recherches. Plutôt que
de rechercher, comme la plupart des études de sociologie de l’éducation, des
relations statistiques entre faits éducatifs et structures sociales,
l’ethnométhologie cherchera, dans la lignée de Hugh MEHAN ( Learning lessons,
1979), à considérer la manière dont les faits éducatifs, comme l’échec ou la
réussite scolaire, se produisent et s’accomplissent entre l’entrée et la sortie
du système de formation. Il s’agit de porter le regard sur l’entre deux,
« ouvrir la boite noire » et voir,
de l’intérieur, le déroulement concret des processus éducatifs en tant
qu’activités de production sociale. De la sorte, en rendant compte de « l’inégalité en train de se faire » (J.
E. ROSENBAUM, Making Inequality, 1976), « les études ethnométhodologiques nous aident à
comprendre les mécanismes quotidiens, ordinaires, par lesquels s’assemble
et se produit localement la sélection sociale », dit A. COULON qui
en tire, au demeurant, argument pour soutenir contre ses critiques que « l’ethnométhodologie ne dit pas que la structure sociale
n’existe pas, et qu’il faudrait désormais pratiquer la sociologie de
l’éducation au seul niveau des interactions des partenaires scolaires.
L’intérêt de la démarche ethnométhodologique est de ne pas traiter séparément
la structure et les activités structurantes »
C’est ainsi que H. MEHAN a étudié la vie de la classe. Il y a repéré
entre autres choses les comportements de toute sortes qui servent de « marqueurs » ou « délimiteurs
des situations » à fin de structuration des échanges
élèves-enseignant. L’analyse des interactions, ainsi structurées, conduit MEHAN
à tracer le profil de l’élève compétent (
The Competent Student, 1980 ) à partir de sa capacité à «faire la synthèse
entre le contenu académique et les formes interactionnelles nécessaires à
l’accomplissement d’une tâche. »
On pense alors au « métier d’élève » de Philippe PERRENOUD (La
fabrication de l’excellence scolaire, 1984), d’autant que A. COULON parlera, à son tour, de « la compétence d’étudiant » pour réussir à
l’université. L’étudiant doit apprendre son « métier » qui « consiste,
selon lui, à s’approprier les routines et
les allant de soi —les ethnométhodes— dissimulés dans les pratiques de
l’enseignement supérieur […,] à faire reconnaître sa compétence en exhibant
socialement qu’il est devenu membre, c’est-à-dire qu’il catégorise désormais le
monde de la même façon que la communauté universitaire […,] faute de quoi,
l’étudiant novice ne pourra pas s’agréger à son nouveau groupe et sera
rapidement en situation d’échec ou d’abandon. »
L’observation des pratiques concrètes permet à MEHAN de montrer
aussi, sur études de documents vidéoscopés, que les résultats des tests et
examens ne sont pas à ce point les faits objectifs qu’on croit. Et par exemple,
dans le cas d’un test d’intelligence pour enfants, le film montre que sur les
65 questions du test, 21 sont « parasités »
par le testeur, ce qui avait pour effet d’augmenter les scores de 1 à 2 dans
50% des cas. (COULON, 1987)
A. CICOUREL et J. KITSUSE ont étudié de leur côté la prise de
décision dans les conseils d’orientation des élèves (The Educational
Decision Makers, 1963). Il en ressort que le guidage des élèves est un acte
arbitraire des décideurs en tant que déterminés par leurs représentations, en
l’occurrence racistes et socialement discriminatoires. (COULON, 1987)
F.
ERICKSON a analysé, pour sa part, à travers les entretiens d’orientation des
lycéens, la manière toute subjective et sélective dont procèdent les
conseillers d’orientation. Leurs diagnostics, supposés objectifs et conformes
aux dispositions scolaires des élèves, dissimulent en réalité une sélection
sociale en fonction de caractéristiques comme la race, le sexe, la beauté
physique, le langage, la façon de s’habiller, le caractère athlétique, la
classe sociale probable, la distinction, etc. « Selon l’attitude que les conseillers décident d’adopter,
les étudiants vivent leurs conseils comme des encouragements ou comme des
restrictions »
Dans et à partir de ce qui précède, on peut
localiser où déduire des indicateurs de radicalisation de l’interactionnisme
par l’ethnométhodologie, dans le sens problématique et critiqué d’une réduction
de la vie sociale à une addition d’individualités autosuffisantes d’où est
évacuée la médiation des institutions et des valeurs collectives. J’en propose
une lecture en quatre points.
Une tendance manifeste à restreindre
l’interaction au face-à-face individuel avec, dans sa foulée, une centration
sur des entités individuelles sans appartenance sociale. Le terme de « membre »
que l’ethnométhodologie leur applique ne doit pas tromper. Il ne s’agit pas
plus d’une référence à une communauté d’appartenance qu’à la personne en
elle-même. H. GARFINKEL et H. SACKS diront que « cela
se rapporte plutôt à la maîtrise du langage commun ». Est membre du
groupe celui qui en maîtrise le langage. Et c’est bien pourquoi les ethnométhodologues
ne parlent pas d’ acteur ou d’individu ou de personne ou de sujet. H.
GARFINKEL est très explicite, presque virulent, sur ce point : « Certains sociologues insistent, soi-disant en accord avec
nous, qu’il nous faut concevoir des membres comme des individus collectivement
organisés. Nous rejetons carrément cette allégation. Pour nous les “ personnes ”,
“ personnes
particulières ” et “ individus ”
sont des aspects observables d’activités ordinaires ». Il n’y a que
des membres dotés des ethnométhodes de leur groupe à travers la maîtrise d’un
langage naturel commun, familiers donc de leur société grâce à nos « aptitudes qui, en tant que compétence vulgaire, sont
nécessaires aux productions constitutives du phénomène quotidien de l’ordre
social. Nous résumons ces compétences en introduisant le notion de “ membres ” »
On n’a évidemment pas manqué de critiquer une
telle radicalisation en ce qu’elle revient à éliminer
purement et simplement non seulement la référence axiologiques aux normes et
aux valeurs fondatrices du social, ainsi qu’on l’a vu à dans la critique d’E.
GOFFMAN par J. HABERMAS, mais aussi le principe même de l’intersubjectivité.
« L’intersubjectivité est consciemment niée, de
sorte qu’on finit par penser les individus comme des monades sans fenêtres,
enfermés dans un univers de significations privé et non partageable »,
relève Louis COSER, président de l’association américaine de sociologie, précédemment cité.
L’objet de l’interaction semble lui aussi se restreindre à la
stricte communication linguistique entre les membres, dans les limites d’une situation
donnée.
Le cas de Rosa est significatif
à cet égard. Cette écolière d’origine hispanique a des difficultés de lecture.
En classe, vidéoscopée par des chercheurs en observation, elle lève pourtant
systématiquement le doigt pour prendre son rôle de lecture. Systématiquement,
la maîtresse l’ignore. On allait conclure à une éventuelle ségrégation quand
l’examen répété et approfondi de la vidéo révéla que Rosa s’arrangeait
toujours, quand elle levait le doigt, pour éviter d’être effectivement désignée.
Soit elle lève le doigt juste au moment où la maîtresse est en train de
désigner quelqu’un d’autre, soit elle regarde ailleurs pour ne pas croiser le
regard de la maîtresse… L’interaction dans se cas montre qu’il y a connivence
entre les membres, Rosa et sa maîtresse trouvant chacune son compte dans le résultat…
On a bien là accomplissement pratique d’un fait social, en l’occurrence l’échec
scolaire, en train de se faire à l’état microscopique des pratiques
pédagogiques ordinaires.
Mais on reste dans les limites synchroniques d’une
situation strictement localisée. La dimension diachronique des histoires et des
motivations croisées de Rosa et de sa maîtresse ; la portée systémique, par
exemple de la mission institutionnelle de l’école ou encore du rôle de
l’enseignant ; la question, éminemment sociale, des valeurs de l’éducation
dans une société donnée, sont absentes de l’analyse. Et de fait, l’interaction
ici est une communication de face-à-face, simple stratégie de co-évitement qui
ne produit rien à l’interface sinon le statut quo.
Ce n’est donc pas sans quelques raisons que
l’ethnométhodologie s’est attirée des critiques sévères. Là encore, le même
Louis COSER formule à son encontre la même critique que celle, déjà citée, de
M. CROZIER et E. FRIEDBERG. « En ignorant les
facteurs institutionnels en général, et la centralité du pouvoir dans
l’interaction sociale en particulier, elle [l’ethnométhodologie] se restreint à la description des façons par lesquelles
les acteurs individuels et les étudiants rendent compte de leurs actions… »
A s’en tenir aux représentations des acteurs, ne s’adonne-t-on pas à « une orgie de subjectivisme » où l’analyse ne
voit rien des « qualités tangibles du monde »
La
centration sur la communication conduit à une centration plus spécifique et
plus forte encore sur son support premier : le langage. Théoriquement, il
est déjà central, on l’a vu, du fait qu’il est le critère de filiation du
membre au groupe. Méthodologiquement, il le sera d’autant plus, s’agissant
finalement d’expliciter les mécanismes cognitifs aux moyens desquels les
« membres » peuvent à la fois produire des significations accessibles
à la compréhension des autres et comprendre, en retour, les leurs, en les
interprétant à bon escient. Et de ce point de vue, il me paraît significatif
que l’ethnométhodologie ait donné lieu à deux dérivés à tendance proprement
linguistique pour le premier, et plus généralement cognitive pour le second, et
finalement problématiques dans les deux cas.
1.
Le premier dérivé correspond à ce qu’on
appelle « l’analyse des
conversations ». C’est un domaine de
recherche qui tend à autonomiser ses pratiques, fondées par Harvey SACKS au
milieu des années soixante, dans une branche propre, voire séparée de
l’ethnométhodologie, de par sa centration sur l’étude des pratiques langagières
et des échanges verbaux de la vie courante.
2.
Le
second renvoie à « la
sociologie cognitive » initiée par Aron V. CICOUREL dans une
perspective plus indépendante encore de l’ethnométhodologie. Axée sur le
langage, la communication et la connaissance, elle tend manifestement à déplacer
les structures de l’extérieur environnemental à l’intérieur cognitif. Car si
les faits sociaux ne sont pas des choses indépendantes des acteurs mais des
accomplissements pratiques, réalisés par des membres dotés de compétences
sociales, à l’effet de tenir leurs rôles dans les interactions, alors, dit A.
CICOUREL, il faut poser la question des « conditions
minimales » nécessaires à la formation de cette « compétence interactionnelle », en tenant
« explicitement compte des caractéristiques qui
permettent à l’acteur d’identifier et d’agir selon les comportements
“ appropriés ” »
L’auteur situe
alors ces caractéristiques, c’est-à-dire finalement la capacité de décider de
l’interaction « normale » et
« convenable », dans des
structures profondes, par analogie avec les structures de N. CHOMSKY dans le
domaine de la linguistique. Ces structures, qu’il appelle « procédés interprétatifs », agiraient à la
manière de schèmes cognitifs qui nourrissent la compétence à gouverner les
interactions. « L’acquisition et l’utilisation
de procédés interprétatifs dans le temps est une organisation des connaissances
qui assure en permanence un sens de la structure sociale »
Si ces développements témoignent d’une richesse
transdisciplinaire quasi traditionnelle dans le courant interactionniste depuis
l’école de Chicago, cela ne saurait masquer ce fait majeur qu’ils s’inscrivent
dans un processus de radicalisation qui touche ici à ses ultimes limites.
L’hypothèse que l’ordre de la structure sociale réside dans les interactions
maîtrisées par les individus induit en effet que l’on en arrive à réduire
l’ensemble du fonctionnement social au langage de l’interaction, c’est-à- dire
au langage tout court, et donc à faire primer les structures cognitives du
sujet sur les contraintes structurales de l’environnement.
Enfin, les interactions contiennent tous les éléments de la
théorie sociale en tant que s’y accomplissent les faits sociaux sous la
signature non « d’idiots culturels », mais bien d’acteurs compétents.
Il n’y a pas de sens caché. Il suffit d’observer pour s’en rendre compte, et
c’est le travail du sociologue que d’en rendre compte. Entre le sociologie
profane des membres et la sociologie professionnelle, il n’y a pour ainsi dire
plus de différence. C’est un peu comme si l’ethnométhodologie, pour faire de la
sociologie, commençait par scier la branche sur laquelle elle est assise, ou
comme si elle commençait par se déclarer… antisociologique, a-t-on pu dire.
Plutôt qu’une sociologie, l’ethnométhodologie ne
tend-elle pas, en réalité, comme le disent J.-P. DURAND et R. WEIL citant P.
BOURDIEU (La distinction, 1979) à devenir « une
sémiologie idéaliste qui, se donnant pour objet de faire un “ compte rendu
des compte rendus ” comme dit Garefinkel, ne peut rien faire d’autre
qu’enregistrer les enregistrements d’un monde social qui ne serait, à la
limite, que le produit des structures mentales, c’est-à-dire linguistiques »
rechercher avec
Ressources sur le Web
Corpus occasionnels de textes d'ethnométhodologie UNIVERSITE PARIS 8.
Cours de Licence en Sciences de l'éducation, UNIVERSITE DE TOULOUSE LE MIRAIL
BECKER H.,
Outsiders (1963), Métailié, Paris, 1985
BERGER P. et
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Les nouvelles sociologies, Nathan, Paris, 1995
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