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Abderrahim KENAÏSSI

 

 

 

Sommaire Présentation
 

Introduction

 

I. La notion de besoin entre validité épistémologique et instrumentation idéologique

1. La recherche scientifique

2. La tendance en psychologie

3. La lignée philosophique

4. L'apport marxiste

 

II. De l'objectivité comme légitimité

- Il n'existe pas de besoins objectifs

- Il existe des besoins objectifs de formation

- Et si….

 

Références bibliographiques

Ce texte a été réalisé au titre de la validation du module " analyse des besoins en formation", maîtrise IUP métiers de la formation, Université des Sciences et technologies de Lille - CUEEP, 1998

Suivant la demande de l’enseignant, Paul DEMUNTER, j'y présente dans l'introduction :

- d’une part, " l’idée " que j’ai retenue à l’issue du module, au regard de ma culture, au sens large, et de mes propres représentations et pratiques sociales, en particulier de formation.

- Et, d’autre part, l’intention de tenter, dans la suite de cette idée et à partir de lectures croisées, de dégager ce que la notion de besoin peut avoir de valide au plan épistémologique ; à quoi l’on peut juger de la pertinence de l’instrumentation qu’on en fait au plan idéologique du discours politique.

Existent-ils des besoins objectifs de formation ?

La question, on le pressent d'emblée, vaut plus par ses enjeux socio-politiques que par son intérêt théorique. Paul DEMUNTER est connu pour soutenir une réponse affirmative là où, pour d'autres, dans la lignée de J.-M. BARBIER et de M. LESNE, de tels besoins objectifs n'existent pas.

Je tenterai donc de cerner la signification et l’acceptabilité théorique de la notion de besoin, telle qu'on peut l'explorer en l’état des savoirs. C'est une tentative qui ne fait que préfigurer la structure d'un travail de recherche plus important. Un travail qui reste à faire bien évidemment, mais qui tient d’ores et déjà que " penser " la question théorique du besoin, et donc le statut scientifique de l’analyse des besoins, est premier pour nous fonder tant à " croire " qu’à crédibiliser, ou non, ses assertions idéologiques.

 

 

 

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Sitôt qu’il y a un objet pour moi, je suis moi-même objet pour lui

.Mais un être non objectif est un être irréel,

non sensible, seulement pensé,

c’est-à-dire imaginé : un être d’abstraction.

Être sensible, ou réel, cela signifie être objet des sens, objet
 sensible, et donc avoir hors de soi des objets qui se rapportent

à la sensibilité. Être sensible, c’est pâtir.

En tant qu’être objectif sensible, l’homme est un être qui pâtit,

et comme il ressent ses souffrances, un être passionné.

La passion, c’est l’énergie naturelle de l’homme

toute tendue vers son objet.

K. MARX  Karl MARX

 

 

 

 

Introduction

Le besoin. Voilà un mot qui semble ne prendre sens que dans le rapport qui le couple dans le langage avec le désir ou la demande ou l’intérêt ou la motivation ou la revendication ou la nécessité…, ou, et même, avec la prescription. Autant de couplages qui justifieraient qu’on le tienne pour un terme vagabond, n’eut été les enjeux qu’il recèle dans le discours et qu’on lui reconnaît dans les pratiques sociales, dès lors qu’est posé et reconnu le principe que les besoins ne sont pas une abstraction mentale, mais bien un rapport sensible aux choses de la vie sociale sensible,

Ainsi la force indicative et prescriptive qui souvent vous oblige, par exemple quand on vous dit : “ vous avez besoin de… ” ; peut-on croire qu’elle ne fait que traduire une exigence naturelle, de l’ordre de l’indispensable, ou le constat d’un fait objectif, de l’ordre de la vérité que " l’analyse des besoins " authentifie de sa science connotée. Et qu’il n’y a rien d’autre, qui soit par exemple de l’ordre de l’autorité du discours ou du “ droit ” de prescription et même du pouvoir des uns de décider des  besoins des autres, y compris et d’abord de leur besoin premier de vie et de survie ? Des hommes n’ont-ils jamais décidé que d’autres hommes n’ont pas besoin de vivre ; ou que, vivants, ils n’ont pas besoin de manger à leur faim, de s’éduquer, de travailler, de se soigner… ? A-t-on inventé l’histoire passée et présente de ces hommes qui ont décidé que d’autres hommes ont besoin d’être “ purifiés ” ici, et “ civilisés ” là, d’adopter le drapeau et la langue du “ civilisateur ”, ou d’être parqués, ou d’être castrés… ou de faire la guerre ?

Et dans le champ éducatif, l’analyse des besoins, tout comme la technologie des objectifs pédagogiques et le contrôle, sont-ils des technologies modernes, neutres en tant que telles, et qui valent seulement par leur efficacité ? Ne serait-ce pas plut lot d’instrumentation de cette pédagogie du conditionnement qui subordonne la formation des hommes à leur stricte adaptation aux besoins du système, dans une même filiation paradigmatique au modèle de la rationalisation économique, dans des rapports sociaux donnés ?

A ce jeu de questionnement, l’usage de la notion de besoins avère une certaine inconsistance théorique, lors même que sa fonction idéologique semble, elle, bien certaine. Par où l’on peut supposer que son vagabondage n’est peut-être pas fortuit : sa “ vacuité scientifique ”“ Louis Althusser, Jean Baudrillard font apparaître "la vacuité scientifique de la notion de besoin, en particulier de besoin socio-culturel, vacuité qui renforce sa fonction d’instrument idéologique des Appareils idéologiques d’Etat, telle que l’Action culturelle" ” ALLOUCHE-BENAYOUN J. et PARIAT M., La fonction formateur, Dunod, Privat, 1993, p. 81   a beau être dénoncée, en théorie, elle n’en sert pas moins, en pratique, de réceptacle autorisant l’idéologie dominante à procurer au contenu particulier dont elle remplit le vide, qualité d’intérêts ou de besoins généraux, et d’autant plus objectifs qu’ils peuvent se prévaloir de ce que l’expression même "analyse des besoins" infère de crédibilité scientifique.

La vraie question que posent alors les notions de besoins et d’analyse des besoins est celle, praxéologique, de la construction de leur sens ; et pas seulement celle, critique et théorique, qui peut en déclarer la “ vacuité scientifique ” et, partant, en débusquer la mystification idéologique, mais ne peut en supprimer l’usage ou le principe, en pratique. En pratique, le terrain appelle un  travail de contradiction à visée appropriative des dites notions elles-mêmes, pour en reconstruire la signification et le sens dans une conceptualisation finalisée, et donc opposable à la fallacieuse neutralité de “ l’analyse des besoins ” technologiste.

La lisibilité d’un tel cadre épistémologique et axiologique est une introduction requise à l’intelligence de la problématique que constitue dès lors l’interrogation sur le statut et la validité scientifiques de l’analyse des besoins. Telle qu’introduite par P. DEMUNTERCours, Module Analyse des besoins, Maîtrise IUP, USTL-CUEEP, 1998, elle postule un chercheur seulement tenu d’établir “ la vérité scientifique ”, à distance des pressions de la commande commerciale ou des prescriptions politiques. Et pour que la nécessaire distanciation n’isole pas la vérité dans une abstraction impuissante et inutile à la réalité, P. DEMUNTER en appelle à l’éthique pour alimenter, me semble-t-il, une sorte de dialectique de la distanciation et de l’engagement, qui fasse sens du travail d’analyse des besoins. Sens pratique de gestion ou d’intelligibilité des contradictions pouvoir/savoir, politique/éthique, nécessaire/possible… qui rappellent ces contradictions théoriques dont K. MARX disait qu’elles ne peuvent avoir de résolution que pratique, dans la pratiqueon voit que les antithèses théoriques elles-mêmes ne peuvent être résolues que d’une manière pratique, par la seule énergie pratique des hommes, si bien que leur solution n’est aucunement une tâche de la seule connaissance, mais une tâche réelle de l’existence… ” MARX K. Philosophie, édition établie et annotée par M. RUBEL, Gallimard, Folio, 1982, p. 155.

L’idée que j’en retiens est qu’en effet, rapporté à des situations de vie et à des pratiques de formateur, le besoin prend forme, en positif et en négatif, de situation-problème médiatisée par la nature et la qualité du rapport à l’Autre. L’analyse des besoins y prend, quant à elle, sens d’analyse de situation, qui vaut pour ainsi dire élucidation/résolution de problème. En cela, il m’apparaît, à l’occasion de ce travail et du module, qu’une fois cerné le jeu de langage qui la signifie, l’analyse des besoins ne pose pas tant un problème d’objectivité qu’un problème de légitimité.

Quand on me dit : " Analyse des besoins, objectivité ",  je réponds : " qui analyse les besoins de qui ?  Quelle légitimité pour quel projet ? "

Voilà pour l’idée. 

La suite s'y articule selon un plan et un axe structurant. 

 

Le plan, en deux partie, traduit l'intention : 

I- de récapituler quelques références transdisciplinaires qui tendent à démontrer que la notion de besoins peut être dotée d'un sens épistémologique, scientifiquement argumenté. Ce primat méthodologique de l'épistémologique sur l'idéologique permet précisément d'inférer la validité du discours à partir de la cohérence entre la validité des fondements théoriques d'une part, et la teneur des finalités axiologiques qui s'y adossent d'autre part. Et non l'inverse, ce qui ne serait que manipulation ou idéologisme, qui valent à la notion de besoin la méfiance, la suspicion, voire l'opprobre que l'on sait . 

Et II- d'induire, dans une deuxième partie, que, s'agissant de l'humain et du social, la valeur du discours ainsi inférée n'est affaire d'objectivité qui en valide la théorie, que dans la mesure où l'objectivité signe aussi la légitimité de son axiologie. Et vice et versa. 

L'axe structure une construction en trois points : 

a- La réduction du besoin au strict nécessaire biologique, réduisant l'homme à une mécanique végétative, de même que l'extension du besoin, livrant l'homme aux attraits aliénants d'une société de consommation où " il n'y a de besoin que parce que le système en a besoin ", participent d'un même fait de domination qui dépossède l'homme de son désir, " faussant ", voire " déshumanisant " par là même ses besoins. 

b- Il est alors à repérer qu'il y a des besoins aliénés sous les épaisses couches des besoins aliénants, ces derniers réprimant et infectant l'authenticité des premiers. Et quand ceux-ci s'étayent sur l'égocentrisme de cette " course à l'estime ", décrite par le sociologue comme volonté de démarcation qui incite chacun " à prendre le pas sur les autres ", dans une logique de différentiationVEBLEN Th., La théorie de la classe de loisir (1899), Gallimard, 1970, repris par Jean BAUDRILLARD, présenté par FEERTCHAK H, Les motivations et les valeurs en psycho-sociologie, Armand Colin, 1996, ceux-là ne peuvent que dériver du fond inépuisable du désir humain comme désir de l'Autre, selon J. LACAN, ou comme besoin d'autrui, selon K. MARX, dans une logique de socialisation. 

c- Et cela donne aux besoins un statut de construit social, non seulement interindividuel mais surtout intercatégoriel. qui rend compte de l'état des rapports sociaux dans un champ et dans un temps donnés, autour d'enjeux contradictoires et d'intérêts particuliers. Ni objectif ni subjectif, ni bien ni mal, mais un rapport social qui est. Et c'est ce rapport qui est objectif à l'analyse scientifique, en tant que matérialité historique de situations déterminées. Les besoins sont inséparables, en effet, et de l'état des forces productives et des pratiques sociales, différenciées, qui en manifestent l'émergenceDUBAR C., Formation permanente et contradiction sociales, Editions sociales, 1981, p. 194

Dès lors que les besoins peuvent être ainsi saisis comme fait social, récusant et renversant tout des mystifications qui en fixent les caractéristiques dans une " nature humaine ", prétendument immuable et universelle, ne devient-il pas possible de " sociologiser " cette notion de besoin, jusque là justement suspectée par " Le métier de sociologue ", " de servir en sociologie de principe explicatif non sociologisé." ?BOURDIEU P., CHAMBOREDON J.-C. et PASSERON J.-C., cités par ALLOUCHE-BENAYOUN J. et PARIAT M., La fonction formateur, op. cit., p. 81.  Aussi ACCARDO A., et CORCUFF Ph., La sociologie de Bourdieu, Le Mascaret, 2ème  édition, 1986, p. 180

Et dès lors que se trouve ainsi levé " l'obstacle épistémologique " qui fait de l'objectivité un attribut de la mythologie d'une nature humaine, ne devient-il pas possible au regard sociologique de critérier l'objectivité des besoins à partir du primat du social ? Mon hypothèse sera en tout cas qu'il n'y a pas du tout contradiction à dire, du point de vue sociologique de P. DEMUNTER et de M-R. VERSPIEREN DEMUNTER P. et VERSPIEREN M.-R., Evaluation du programme régional de formation à destination des publics sous-qualifiés et sous-scolarisés. Volume III : Les pratiques pédagogiques et leurs effets, Laboratoire TRIGONE, USTL-CUEEP, Lille, 1992., qu'il existe des besoins objectifs de formation, pour signifier la légitimité des pratiques qui les expriment ; et à dire, du point de vue théorique et critique de J.-M. BARBIER et de M. LESNEBARBIER J.-M. et LESNE M., L’analyse des besoins en formation, Robert JAUZE, 1977, qu'il n'en existe pas, pour invalider radicalement l'idée de besoins indépendants des pratiques des acteurs, parce qu'existants en soi comme des objets abstraits, indépendants des conditions sociales et historiques de leur constitution Au contraire, Il y a intérêt à lire les uns et les autres sinon en complémentarité, du moins en parallèle, mais sans doute pas en opposition.

I- La notion de besoins
entre validité épistémologique
et instrumentation idéologique

 

On lit, en consultant le Petit Larousse, que le besoin est tout à la fois :

       a- ce qui est nécessaire ou indispensable. Besoin d'argent, de main d'œuvre

b- désir, envie, naturels ou pas, état d'insatisfaction dû à un sentiment de manque. 

     Besoin de boire, de manger. J'ai besoin de savoir. 

Le besoin a donc : 1/ un sujet qui en déclare l’existence, et du moins en éprouve le sentiment : “ j’ai besoin de… ” , et 2/ un objet qui se pose en nécessité ressentie comme exigence naturelle ou culturelle ( nourriture, savoir, soin, argent... ) ; mais il n’est pas en lui-même ni l’un ni l’autre. Ce n’est pas une chose objective, et pas davantage subjective, mais leur rapport, tel qu’il rend compte de la relation Individu-Environnement, dans un espace et un temps donnés.

A ne considérer que son objet, on a longtemps soutenu, empruntant à la physique la figure du  carburant qui fait marcher la machine , que le besoin est la force motrice du comportement humain. Dans cette acceptation énergétique et mécanique, l’état naturel de l’organisme vivant serait l’inertie. Il faut, pour le sortir de son repos, le surgissement d’un stimulus externe ou, et surtout, l’excitation d’une nécessité physiologique interne. L’activité qui s’en suit n’est alors qu’une réponse réactive au besoin de rétablir l’équilibre rompu, c’est-à-dire finalement une régulation de type homéostatique dont on sait, en biologie, qu’elle agit comme automatisme de conservation et de maintien de l’existant.

Cette idée d’un homme réactif, activant seulement des “ réflexes ” aux sollicitations naturelles et environnementales, est, à l’évidence, une réduction intenable de l’homme à une mécanique de réactions, déterminées par- ou associées à quelques “ manques ” et autres “ instincts ” agissant comme stimulus. G. BACHELARD pouvait alors signer cette phrase, souvent citée: “ l’homme est une création du désir, et non pas une création du besoin cité in Encyclopædia Universalis, article Besoins économiques, Edition CD-ROM, 1995  pour bien démarquer la condition humaine de ce que cette conception du besoin lui accolait de si réducteur. 

Et en effet, loin que l’homme soit une présence passive au monde, gouvernée par des besoins végétatifs, l’état des savoirs nous apprend qu’il y est spontanément actif, mû par un besoin étendu de production de sa vie. De limité et de limitatif, le besoin devient extensif.

Nous verrons dans ce qui suit que 1. la recherche scientifique, 2. la tendance en psychologie, et 3. une solide lignée philosophique concurrent à soustraire le besoin aux limitations extrinsèques des approches statiques au profit d’une définition générique, qui en fait une dynamique intrinsèquement portée à l’autoréalisation et au dépassement. Mais c’est 4. K. MARX qui aura placé ce principe, d’une part, dans le substrat anthropologique de la naturalité de l’homme, dont l’humanité des sens matériels, mais aussi spirituels et pratiques, est le besoin humain. Besoin au sens de nécessité intérieure car  l’humanité des sens ne se forme que grâce à l’existence de leur objet, grâce à la nature humanisée.  Et d’autre part, dans le substrat matériel de la vie sociale et du temps historique qui en font un rapport social, enjeu d’intérêts contradictoires, au sein de rapports de production à un degré déterminé de développement des forces productives.

Support d’intérêts et enjeu de luttes de classes, le besoin à pu perdre sa  qualité humaine ”,  c’est-à-dire ce en quoi, précisément,  l’activité nourricière [de l’homme] se distingue du pâturage MARX K. Ebauche d’une critique de l’économie politique, in K. MARX, Philosophie, op. cit., p. 154. Le capitalisme a aliéné jusqu’à l’idée ou la notion même de besoin, d’abord en réduisant le besoin humain aux besoins élémentaires, et, par la suite, en identifiant l’homme et ses besoins aux besoins du capital.

1- La recherche scientifique

 

Les découvertes scientifiques de ces dernières décennies démontrent que la cellule nerveuse est originairement dotée d’une activité autonome, indépendamment des stimulus externes et des besoins organiques. Son état naturel n’est pas l’inertie, mais l’activité qui la maintient  en état d’éveil, activement ouvert aux interactions possibles avec le milieu NUTTIN J., Théorie de la motivation humaine, PUF, Paris, 1980, p.30.

Une activité qui n’est pas réductible à “ l’homéostatisme ”. Le physiologiste W. B. CANNON, qui a  introduit le terme “ homéostasie ” (1932) pour une désignation spéciale … [des] processus physiologiques qui maintiennent les états stables dans l’organisme , a bien souligné que ces fonctions d’ entretien du système , comme dit le biologiste L. VON BERTALANFFY, s’intègrent dans le cadre d’un fonctionnement plus global, dit “ hétérostatisme ”, qui inclut, lui, “ les phénomènes de changement, de différentiation, d’évolution, de néguentropie, de production d’états improbables, de créativité, de construction de tensions, d’autoréalisation, d’émergence, etc.  Pour W. B. CANNON, en effet, “ le comportement d’un être peut-être divisé en actes qui tendent à le libérer des excitations douloureuses ou pénibles, et en actes qui tendent à prolonger ou renouveler une sensation agréable… : la personne en état d’appétit est tentée et non forcée d’agir – elle cherche une satisfaction et non un soulagement. cité in FEERTCHAK H, Les motivations et les valeurs en psycho-sociologie, op. cit., p. 118 

J. PIAGET, en biologiste et en épistémologue, en conclue que  la source réelle du progrès est à chercher dans la rééquilibration, au sens, non pas naturellement d’un retour à la forme antérieure d’équilibre…, qui correspond en termes biologiques aux homéostasies … mais d’une amélioration de cette forme précédente.  Amélioration, c’est-à-dire “ majoration ” qui s’inscrit dans une ligne de progrès correspondant non plus à des régulations “ homéostatiques ” et rétroactifves, mais “ homéorhèsiques ” et proactives qui visent, elles, de meilleures postures dans des états nouveaux.PIAGET J., L’équilibration des structures cognitives, PUF, Paris, 1975, p.18

Plus généralement, la science a fini par établir et reconnaître, selon la formule de J. MONOD, que  tous les êtres vivants sont des objets doués de projets , contredisant par là même le principe de base de  la méthode scientifique  qui, postulant jusque là l’inertie et donc l’objectivité, disqualifie systématiquement “ toute interprétation des phénomènes donnée en termes de causes finales, c’est-à-dire de "projet".  MONOD J., Le hasard et la nécessité, Seuil, 1970, p. 19-37 Si bien que Encyclopædia Universalis peut ainsi résumer l’état de la question aujourd’hui :  la notion de besoin, si elle subsiste, n’a donc plus la même fonction ; elle n’assure plus la mise en branle de l’activité mais sa finalisation, son orientation vers l’obtention de buts spécifiques Encyclopædia Universalis, article Besoins et incitation, op. cit. 

2- La tendance en psychologie

 

C’est en psychologie que ces évolutions sont les plus sensibles. Le comportement humain y est étudié comme un rapport à l’environnement, bien plus interactif que réactif. Ainsi J. PIAGET, qui rend compte de l’adaptation, non plus comme simple accommodation de soumission, mais comme mouvement dialectique d’équilibration entre accommodation et assimilation, où le besoin agit comme une  une énergétique , décrite comme  les aspects affectifs et conatifs d'un schème en tant que réclamant les objets qu'il peut assimiler. cité par NUTTIN, J., Théorie de la motivation humaine, op. cit., p. 279

J. NUTTIN, dans une œuvre de référence, va encore plus lointoutes les citations sont extraites de son ouvrage Théorie de la motivation humaine, op. cit. Les soulignements sont fidèles au texte d’origine.. Pour lui, il y a comme un primat de  la motivation ou du besoin  sur le fonctionnement, qui justifie et nécessite qu’on en distingue les processus.

D’une part, dans le système relationnel Individu-Environnement,  l’être humain est une tendance au fonctionnement interactionnel au service de son auto développement (croissance) . Sa logique, insiste-t-il, n’est pas essentiellement d’adaptation, pour conformer la réalité  à ses structures cognitives antérieures , mais de transformation de cette même réalité, conformément  à ses désirs et aux buts toujours renouvelés qu’il se pose … C’est ainsi qu’il change le monde de la nature en culture en y réalisant ses propres projets. Ces projets sont des élaborations cognitives de ses besoins, y compris le besoin à dépasser toujours le niveau atteint. [p. 274, 280] 

D’autre part, ce n’est pas le fonctionnement qui inclut la dynamique des besoins, c’est, au contraire, celle-ci qui  est de façon inhérente et primaire à la base du système fonctionnel , du fait même que la structure Moi-Monde est une  unité fonctionnelle  originaire. Pour J. NUTTIN en effet, l’homme et le monde ne sont pas des entités existant d’abord séparément, et qui entrent en relation par la suite. Ils sont d’emblée les deux pôles d’un réseau de relations qui les constitue en unité de base : l’environnement offre à l’individu  un matériel de " situation du sujet " , l’individu  étant  potentialité d’action d’un " sujet en situation ".  C’est donc tout naturellement que le  besoin du monde  s’y trouve inscrit comme  relation requise entre l’individu et le monde, ou plus précisément le besoin est cette relation en tant que requise pour le fonctionnement (optimal) de l’individu.  Optimal, c’est-à-dire non seulement biologique, mais aussi psychosocial et cognitif qui  comprend les activités orientées vers la croissance, l’auto-développement et la communication. [p.106] 

Un renversement conceptuel s’opère ainsi, qui substitue la notion extensive d’un  besoin général , correspondant au fonctionnement optimal, à  ces listes de besoins juxtaposés , qui définissent le besoin comme des comportements segmentés en termes limitatifs de déficits, stimulus et carences ; et correspondent donc à un fonctionnement désintégré.

Dans le premier cas, peut-on dire, le besoin est générique ; il ne manque de rien : c’est “ un état motivationnel  prédisposé à actionner l’ensemble des fonctions cognitives pour construire  l’objet-but  et  l’acte-moyen , constitutif d’un  projet d’action . Et c’est cela  le besoin au niveau du fonctionnement cognitif : un projet qui cherche son issue dans une relation avec le monde et revêt ainsi une forme comportementale concrète : une structure moyen-fin. [p. 275] 

Dans l’autre cas, le besoin est manipulé ; il manque des conditions mêmes de son déploiement : c’est un  état de tension plus ou moins autiste qui empêche les relations Individu-Monde, c’est-à-dire le fonctionnement même de la personnalité, de se développer  [p.255] , dès lors que manque au sujet  l’aptitude à transformer ses vagues besoins en objets-buts ou en choses à faire. [p.254]  Et J. NUTTIN de nous inviter à toucher du doigt le  caractère de " besoin " , qu’il place ainsi entre guillemets, comme pour souligner son arbitraire en tant que déficit de ces relations pourtant requises avec le milieu physique et social, et dont le “ défaut dérange ou détériore le fonctionnement biologique ou psychologique  du sujet, au point de  développer progressivement une certaine incapacité d’action, même lorsque, plus tard, la situation objective a changé. [p. 108, 254] 

3- La lignée philosophique

 

Mais le principe d’un homme irréductible à une liste de déficit, de carence et de manques qui seraient ses besoins, était déjà posé et ancré en philosophie, à travers la question du désir.

C’est, par exemple, DESCARTES cogitant dans ses " méditations métaphysiques " : si j’en viens à savoir, par « le doute » et « le désir »,  qu’il me manque quelque chose . c’est que, en moi, un être parfait et absolu est là, qui m’informe des  défauts de ma nature .

Nous importe peu ici que l’expression absolue de ce manque soit le Dieu de DESCARTES, ou pour d’autres, l’Idée, l’Esprit, le Projet…, ou la Liberté. C’est toujours, intrinsèquement donné en nous, quelque chose comme “ une puissance ”, “ un appétit ”, “ une pulsion ”, “ une tension ”, “ une conscience ”…, qui nous projettent au dehors, dans une quête perpétuelle de “ perfection ”.

Qui ne sait, d’expérience sensible, que la satisfaction d’un besoin le relance plutôt qu’elle ne l’éteint ? Et que la satisfaction n’est jamais pleinement satisfaite ? C’est dire que la valeur du besoin n’est pas tant dans son objet, mais d’abord dans son inscription dans la continuité du désir, compris au sens de J.-P. SARTRESARTRE J-P., L’être et le néant, Gallimard, 1943 comme  manque d’être , ouvert sur la contingence des possibles à explorer, plutôt que comme trou, vide, ou déficit appelant quelques calculs stratégiques pour les combler. Le manque de quelque chose ici, le manque dans l’homme là, permettent de dialectiser un rapport au désir qui récuse la réduction de la satisfaction à la possession ou à la consommation. Car si la satisfaction est nécessaire au manque, elle n’en épuise jamais les effets. Tout au contraire, soutient J.-P. SARTRE, prolongeant HEGEL,  le désir est à l’origine de son propre échec , en tant qu’il se régénère de sa propre satisfaction.  Ainsi le désir est-il une invite au désir : une puissance générique. En tant que tel, il n’est pas complaisance et retrait dans le rêve et l’imaginaire fantasmatiques, mais déploiement d’une dynamique productrice : un désir producteur du réel, ou une production désirante du monde. Et c’est bien pourquoi, disait SPINOZA, faisant école :  " le désir est l’essence de l’homme " … Un effort pour persévérer dans l’être… Un dynamisme …, et non pas une passivité végétative destinée à se conserver, une sorte d’instinct de conservation.  MISRAHI R., Zpinoza et le spinozisme, Encyclopædia Universalis, 21/485, édition CD ROIM, 1995 

4- L'apport marxiste

 

L’apport marxiste est plus prégnant, sans doute pour avoir " descendu " l’idée abstraite, ainsi donnée en aval, à l’amont matériel de sa genèse historique. En remontant à l’homme primitif, K. MARX et F. ENGELS font apparaître la satisfaction des  besoins vitaux , impératif de base originel, comme une activité de production constitutive de la vie matérielle elle-même. Pour vivre, il faut avant tout manger et boire, se loger, se vêtir et bien d’autres choses encore. Le premier acte historique c’est donc la création des moyens pour satisfaire ces besoins… Une fois satisfait le premier besoin lui-même, le geste de le satisfaire et l’instrument crée à cette fin conduisent à de nouveaux besoins. . Le vital et le nouveau forment ainsi,   sur fond de procréation et de rapports de parenté qui préfigurent les rapports sociaux ultérieurs —, la boucle anthropologique initiatrice du commencement : l’homme se détachant de sa condition animale commence à “ faire histoire ”. Commencement de  la conscience  qui naît alors, mais alors seulement, dans le rapport avec le milieu, comme  produit social  d’emblée déterminé par la nécessité de la double relation : à la nature par le travail, et aux autres par la coopération et le commerce, et d’emblée présent, sous  la forme du langage , aussi bien  pour les autres hommes que pour moi-même. MARX K.  et ENGELS F., L’idéologie allemande, in K. MARX, Philosophie, édition établie et annotée par M. RUBEL, Gallimard, Folio, 1982, p. 311, et suivants

K. MARX parle indifféremment de  nécessité  ou de  besoin , voire des deux, comme contenu qui qualifie la conscience en tant que moment et produit historiques déterminés. Ainsi, l’homme primitif  se distingue ici du mouton par le seul fait que sa conscience remplace l’instinct ou que son instinct est un instinct conscient.  Et s’il en est ainsi, c’est que la vie de l’homme, à la différence de l’animal, n’est pas seulement faite d’activités dans la nature (par exemple chasser), mais bien plus d’actions sur la nature, qui sont des  activités d’appropriation de la nature  (confectionner l’outil de chasse).

C’est en produisant  ses moyens d’existence  que l’homme advient. Non plus animal actif, mais homme productif, et pour cela même  être générique  dont la conscience, à ce stade, n’est rien d’autre que conscience de sa production sensible, c’est-à-dire, au fond, finalisation de ses activités de production. Celles-ci satisfont en effet au besoin de sa consommation en tant que telle, mais aussi au besoin de la production (de l’outil de chasse), de telle sorte que production et consommation se conditionnent mutuellement dans un même procès de production qui les rapporte l’une à l’autre, les faisant   identité immédiate  : La production produit la consommation qu’elle façonne, et dont elle détermine les modes , en lui  fournissant du dehors l’objet que la consommation avait impulsé du dedans […] sous forme d’image intérieure, de besoin, d’impulsion et de fin. “ la faim est la faim, mais la faim qui s’apaise avec de la viande cuite, que l’on mange avec un couteau et une fourchette, est autre qu’une faim qui avale la chair crue à l’aide des mains, des ongles et des dents. ” K. MARX, Introduction générale à la critique de l ‘économie politique (1857), in K. MARX, Philosophie, op. cit., p. 458

L’on voit bien ici que le besoin authentique a, dans la dialectique marxiste, un statut à la fois téléologique et générique, dans la mesure où  la consommation [qui] pose idéalement l’objet de la production comme image intérieure, besoin, mobile et fin […] produit le talent du producteur en tant que besoin mû par une finalité K. MARX, Introduction générale à la critique de l ‘économie politique (1857), in K. MARX, Philosophie, p. 457, 459 ( les soulignements sont fidèles au textes d’origines) Tout ici désigne le besoin comme dérivé de la qualité du regard, désirant ou passionné, que l’homme pose sur l’objet, plutôt que comme manques édictées par les nécessités premières. C’est l’Anti-Œdipe qui a sans doute le mieux restitué cette pensée :  comme dit Marx, y écrivent G. DELEUZE et F. GUATTARI, Il n'y a pas manque, il y a passion comme “  être objet naturel et sensible  ”. Ce n’est pas le désir qui s’étaie sur les besoins, c’est le contraire, ce sont les besoins qui dérivent du désir. DELEUZE G. et GUATTARI F., L’Anti-oedipe, Les éditions de Minuit, 1972/1973, p. 34 Et du reste, K. MARX lui-même, écrit dans un passage célèbre :  Quand la consommation se dégage de sa grossièreté primitive, et perd son caractère immédiat... elle a elle-même, en tant qu’impulsion, l’objet pour médiateur. Le besoin qu’elle éprouve de cet objet est crée par la perception qu’elle en a. L’objet d’art – comme tout autre produit – crée un public apte à comprendre l’art et à jouir de la beauté. La production ne produit donc pas seulement un objet pour le sujet, mais aussi un sujet pour l’objet.  DELEUZE G. et GUATTARI F., L’Anti-Œdipe, Les éditions de Minuit, 1972/1973, p. 458

Et cela nous ramène à notre point de départ. Entre le sujet et l’objet, le besoin est un rapport, non un objet qui, existant en soi, serait un besoin objectif. Du point de vue méthodologique, et au sens précis d’un besoin défini par les propriétés de son objet (objectivité), il n’existe pas, constatent J.-M. BARBIER et M. LESNE, “ d’objets dont l’observation scientifique puisse dire valablement qu’il s’agit de besoins objectifs BARBIER J-M. et LESNE M., L’analyse des besoins en formation, op. cit.,, p. 20. Plus fondamentalement, une conceptualisation de l’objectivité qui réifie des objets définissables et décidables en dehors de leur sujet, est une grossière manipulation du principe même de l’objectivité ; celle qui rend compte du “ lien essentiel ” homme-nature et en constate le caractère requis à la naturalité et la sensibilité de l’être humain.

Une objectivité qui s’affranchit de cette unité fondatrice, c’est bien souvent une idéologie qui s’autorise de la science pour autoriser et justifier les politiques de déni de ce que l’homme est, précisément, “ naturel et sensible ”. Elle sera pour le moins, et en tout cas, légitimement suspectée de reconduire ou d’ignorer que la disjonction de l’objet et du sujet est le fait d’une prise de pouvoir sur  les objets … qui correspondent aux besoins de l’homme et sont essentiels, indispensables à l’exercice et au développement de ses énergies, … dispositions, aptitudes, impulsions … d’homme naturel et sensible MARX K.  Ebauche d’une critique de l’économie politique, in K. MARX, Philosophie, op. cit., p. 208 

Un fait de domination du reste historiquement situé dans le moment où la distribution s’est intercalée comme rapport social de séparation entre la production et la consommation ; et de disjonction entre la valeur d’usage et la valeur d’échange. C’est-à-dire, au total, comme ordre social consacrant  la division du travail et la propriété privée : deux expressions identiques, au demeurant, l’une exprimant par rapport à l’activité ce que l’autre exprime par rapport au produit de cette activité MARX K.  et ENGELS. F., L’idéologie allemande, in K. MARX, Philosophie, op. cit., p. 317

L’analyse de K. MARX suit ainsi presque pas à pas les transformations du besoin : D’expression  de la plus grande des richesses , celle qui porte sur   autrui  , le besoin devient alors   égoïste ”.

 Car, non seulement le besoin réifié en objet fournit à l’économie politique du capitalisme : 1. une représentation idéologique qui tienne l’homme pour un être instinctif, réductible au plus bas degré de son animalité, et 2. une mesure quantitative du strict nécessaire, “ d’air, de pomme de terre.., et de lumière ” ; soit “ les besoins objectifs ” qui suffisent au maintien de la force de travail, reléguant la vie de l’ouvrier aux frontières de la grossièreté bestiale de la nécessité.

 Mais, et plus encore que cette exploitation, ce qui reste de vie à l’ouvrier, il doit vouloir le dépenser à posséder de peur de…. manquer. L’aliénation plante là ses racines politiques dans le fait que  ce qui est mon désir est en la possession inaccessible d’un autre , mais également et surtout ses racines idéologiques dans le fait que  à la place de tous les sens physiques et intellectuels, est apparu l’aliénation pure et simple des sens, le sens de l’avoir, […] l’individu jouisseur s’effaçant derrière l’individu qui accumule le capital. MARX K.  Ebauche d’une critique de l’économie politique, in K. MARX, Philosophie, op. cit., p. 152,172, 174

 

 

" Même le besoin de grand air cesse d’être un besoin pour l’ouvrier…. Tous ses sens sont morts, non seulement sous leur forme humaine, mais aussi non humaine, animale…
1.; Ayant réduit les besoins de l’ouvrier à la subsistance la plus élémentaire, le plus misérable de la vie physique ; ayant réduit l’activité de l’ouvrier au mouvement mécanique le plus abstrait, [l’économiste] dit que l’homme n’a pas d’autres besoins, ni activité, ni jouissance , car, même cette vie là il la proclame humaine... 2.; Pour base de son calcul, et comme norme générale, universelle — parce que valable pour la masse des hommes —, il choisit la vie (l’existence) la plus indigente possible ; il fait donc de l’ouvrier un être insensible et dépourvu de besoins, comme il fait de son activité une pure abstraction de toute activité….

 

L’économie politique, science de la richesse, est donc en même temps science du renoncement, des privations, de l’épargne, et elle réussit réellement à épargner à l’homme même le besoin d’air pur ou du mouvement physique. Cette science de la merveilleuse industrie est aussi la science de l’ascétisme, et son véritable idéal est l’avare ascétique, mais usurier, et l’esclave ascétique, mais producteur… Sa grande maxime c’est l’abnégation, le renoncement à la vie et à tous les besoins humains… Moins tu es, moins tu t’extériorises, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu engranges ton propre être aliéné. Tout ce que l’économiste t’ôte de vie et d’humanité, il le remplace en argent et en richesse, et tout ce que tu ne peux pas faire, ton argent le peut : il peut manger, boire, aller au bal, au théâtre ; il connaît l’art, l’érudition, les curiosités historiques, le pouvoir politique…, il peut acheter tout cela ; il est la vraie puissance. Mais lui, qui est tout cela, il n’a d’autre désir que de se créer lui-même, de s’acheter lui-même, car tout le reste lui est asservi…

 

Toute passion et toute activité doivent donc s’engloutir dans la cupidité. L’ouvrier doit avoir juste assez pour vouloir vivre et ne doit vouloir vivre que pour posséder…"

 

K. MARX (1844), Philosophie, op. cit., p. 163-165

II- De l’objectivité comme légitimité

Ce point est fondamental. Il soutient l’idée critique, et toujours très actuelle, que l’homme, ainsi dépossédé de son désir, se laisse posséder par l’angoisse ou l’inquiétude des besoins insatiables d’une société de consommation qui aliène la sensualité et la rationalité à tant d’utilitarisme et d’égocentrisme. Les besoins ne sont plus ces “ besoins humains, naturels et sensibles ”, mais une intériorisation des besoins du système, lesquels colonisent les subjectivités et y incrustent l’aliénation aux valeurs de l’idéologie dominante.

Il est alors à repérer qu’il y a une autre conception du besoin objectif, qu’on peut comprendre, dans la thèse de P. DEMUNTER et de M-R. VERSPIEREN, sous deux éclairages :

1- Par opposition au besoin aliéné, comme revendication de la jonction émancipatrice de l’objet et de son sujet, en ce qu’elle tend à rétablir  la complémentarité qui caractérise les pôles de l’unité fonctionnelle Individu-Environnement  , en travaillant au rétablissement des relations requises à cet effet, et que J. NUTTIN qualifiait, on l’a vu,  d’exigences, inhérente au fonctionnement vital lui-même  , Sans quoi, le sujet regresse et sombre dans  l’incapacité de transformer un état de besoin précomportemental en objet-but ou projet concret. [p.106, 267] 

Autant la relation de complémentarité paraît ainsi objective, en tant que requise à la base même du dynamisme fonctionnel, autant son défaut ou son insuffisance paraissent pour ce qu’ils sont : un fait de pouvoir, c’est-à-dire une politique en tant que  manque aménagé, organisé dans la production sociale  , comme disent G. DELEUZE et F. GUATTARI.  La production n’est jamais organisée en fonction d’un manque antérieur, c’est le manque qui vient se loger, se vacuoliser, se propager d’après l’organisation d’une production préalable.  [29] Si bien que ceux qui souffrent de tant de “ manques ”, dira G. DELEUZE,  manquent précisément des conditions qui rendent un désir possible … d’un plan de consistance qui leur permettrait de désirer. DELEUZE G. et PARNET C., Dialogues, Champs-Flammarion, 1996, p. 107 à 117   

Autrement dit, ici le besoin n’est pas un objet à définir mais bien la possibilité d’accès de l’homme à son désir ou encore de la libération de sa passion, dans le rapport effectif à ce qui “ est indispensable à l’exercice et au développement de ses énergies ”, en tant qu’il est  un être matériel, corporel, énergique, vivant, réel et sensible, c’est-à-dire que sa nature, que la manifestation de sa vie réclament certains objets réels et sensibles, ou que c’est seulement en eux et par eux que sa vie peut s’extérioriser MARX K.  Ebauche d’une critique de l’économie politique, in K. MARX, Philosophie, op. cit., p. 208 ; bref, c’est la manifestation et l’affirmation de son être qui sont, pour l’homme, objectifs. Un besoin d’autant plus objectif qu’il peut relever moins de la privation douloureuse, et donc consciente, que de l’aliénation non consciente, et donc ignorante. L’objectivité n’est ici indépendance de la conscience du sujet que dans la mesure où elle est transcendance, qui le retrouve dans son authentique humanité.

2- Et par dépassement du besoin individuel, comme force sociale d’expression collective et intégrative. En se rappelant que les besoins dérivent d’un besoin générique d’être ou du désir, l’objectivité sera ici authentification de la réalité de cette force, en tant qu’elle construit concrètement, dans la transversalité des liens sociaux d’appartenance et de solidarité, l’  agencement [qui] exprime et fait un désir en construisant le plan qui le rend possible, et, le rendant possible, l’effectue.  

Rien n’apparaîtra alors plus objectif que ce primat du social qui fait, dit encore G. DELEUZE, que  [le désir] est constructiviste, pas du tout spontanéiste… [Car] même individuelle, la construction du plan est une politique, elle engage nécessairement un collectif, des agencements collectifs, un ensemble de devenirs sociaux.  Etant agencé, et  comme tout agencement est lui même un collectif, c’est bien vrai que tout désir est l’affaire du peuple, ou une affaire de masses, une affaire moléculaire MARX K.  Ebauche d’une critique de l’économie politique, in K. MARX, Philosophie, op. cit., p. 208

Pour autant donc qu’ils s’authentifient comme force sociale, les besoins sont et peuvent être dits objectifs. Et du reste, J.-M. BARBIER et M. LESNE ne s’y trompent pas, me semble-t-il, qui reconnaissent que  lorsque le terme de besoins est employé avec des connotations objectives, c’est qu’on se trouve en présence d’expression de besoins revêtant une force sociale particulière BARBIER J-M. et LESNE M., L’analyse des besoins en formation, op. cit., p. 21 [33]

Sous ces deux éclairages, loin que l’affirmation : “ il y a des besoins objectifs de formation ” procède d’un discours disjonctif qui pose, oppose ou impose, d’autorité ou par procuration, un objet à un sujet, c’est le résultat d’une théorie qui pense la non qualification, la déqualification, l’illettrisme, entre autres manifestations de l’exclusion et des inégalités des chances, non comme des attributs subjectifs de la personne, sorte de pathologies imputables aux biographies individuelles, mais d’abord comme produits objectifs de politiques et de contradictions sociales. Et c’est une position qui milite pour l’avènement d’un sujet qui, prenant conscience et prenant droit sur son objet, prend place et position d’acteur dans sa société.

Si les interprétations développées jusque là sont admises, il s’en suivra un effritement de la logique qui fonde l’opposition entre l’affirmation : “ il existe des besoins objectifs ”, et son contraire : “ il n’est pas possible de constater des besoins objectifs ”; s’agissant de deux registres sémantiques différents, mais non contradictoires. Ils sont même convergents quant au principe d’irrecevabilité de toute équivalence entre les besoins et leur réification en objets donnés (objectivité). Cette objectivité là s'autorise en fait de quelques prétendues vérités générales ou naturelles. Or, on a vu, et on verra encore qu’il est, tout au contraire, question de pratique, et donc de construction.

Et cela permet de suggérer qu’il n’y a plus contradiction entre les deux thèses, mais un différentiel de nature et de profondeur de leur champ : théorique et plus analytique dans la réflexion de J.-M. BARBIER et M. LESNE; sociologique et plus finalisé dans la thèse de P. DEMUNTER.

Il n'existe pas de besoins objectifs

 

Cette thèse qui constate, contre l’idée de besoins objectifs, qu’ “ on ne rencontre jamais que des expressions de besoins formulées par des agents sociaux divers, pour eux-mêmes ou pour d’autres [p. 20] , est focalisée sur le processus de formation du besoin lui-même, comme processus d’expression, que les auteurs définissent comme “ une pratique ”, et qu’ils caractérisent :

♦ d’une part, par sa production ; et c’est une  pratique de production d’objectifs  qui traduit le besoin déclaré, “ j’ai, nous avons besoin de… ”, en propositions d’action, “ il faut que… ”.

♦ Et d’autre part, par ses fonctions de transformation, lesquelles opèrent :

a- au plan des pratiques, compte tenu de l’hétérogénéité et des contradictions  des objectifs, intérêts ou besoins à traduire en objectifs , et aussi de la  position  et du  pouvoir  de chacun. A l’évidence, et sans que les auteurs ne le spécifient eux mêmes, on peut considérer que les luttes sociales aussi sont des pratiques.

Et b- au niveau des champs, où les pratiques concrètes se déploient dans des situations contraintes par leur imbrication à d’autres champs de pratiques, eux mêmes configurés dans un ordre de détermination, que les auteurs schématisent ainsi :

champ socio-professionnel de production d’objectifs généraux relatifs aux compétences des individus,

champ institutionnel de production d’objectifs relatifs aux fonctionnement, structures, programmes, filières.., des institutions de formation

champ pédagogique de production d’objectif relatifs à l’acquisition de concepts, de tours de main, d’habilités

A ces conditions, J.-M. BARBIER et M. LESNE parlent alors et développent une acceptation de  l’analyse des besoins comme pratique de production d’objectifs.  C’est un  un travail  qui s’applique à l’ensemble des étapes qui ponctuent le processus, traduisant dans chaque champ, compte tenu de ses contraintes spécifiques, les “ objectifs à valeur plus générales produits ailleurs , c’est-à-dire dans le champ précédent. D’où “ l’hypothèse fondamentale ” qu’il n’y a  d’analyse des besoins de formation que lorsque l’étape de production d’objectifs relatifs aux compétences des individus dans leurs activités quotidiennes fait l’objet de procédures développées et volontaires.  Les objectifs ainsi produits seront appelés  objectifs inducteurs de formation , pour signifier que  la formation constitue un moyen essentiel et non le seul de leur réalisation. [p. 29, 30]  

Cette grille de lecture étant, on voit tout de suite ce que l’usage des notions de besoin et d’analyse des besoins peut avoir de mystificateur, dès lors que s’y substitue au sujet, présent et concerné, l’abstraction de besoins objectifs qui s’imposeraient d’eux mêmes, au terme de l’analyse, “ comme le produit des faits , et non comme des choix et des faits de pouvoir, issus de rapports de forces, dans des situations données.

J.-M. BARBIER et M. LESNE dissèquent ainsi, derrière le paravent scientifique de l’analyse des besoins, sa  fonction idéologique , en tant que mystification qui pénètre les pratiques pédagogiques. Non qu’il s’agisse de retirer son mérite, son intérêt, et même sa nécessité au travail d’enquête, d’écoute, et de recueil des besoins des stagiaires par leurs formateurs, en tant qu’éléments constitutifs de la qualité de la formation. Mais comment ne pas voir que, intervenant à posteriori, ce souci de faire coïncider les formations mises en place avec ce qui peut être désiré, voulu, attendu par les personnes en formation , masque, et est manipulé par des objectifs de justification et de légitimation de politiques à priori, déjà arrêtées au niveau des décisions surdéterminantes, et notamment politiques. S’en suit une “ confusion  qui n’a rien d’innocent.  Elle permet, écrivent J-M BARBIER et M. LESNE, un amalgame entre ce qui est rationalisation ou rentabilisation des activités de formation et ce qui est effort pour faire participer les intéressés. Résultat attendu de cet amalgame : les finalités poursuivies par l’effort de rationalisation disparaissent derrière l’écran que constitue le travail avec les intéressés. [p. 17] 

Il existe des besoins objectifs de formation

 

La seconde thèse qui parle principalement pour les exclus du savoir, de la qualification professionnelle et, plus généralement, des pauvres en “ capital culturel ”, fait valoir ses visées. En tant que besoin libératoire, les besoins objectifs de formation y sont tout à la fois projet pensé et revendication exprimée de “ qualification sociale ”. C’est un concept globalisant qui oppose au modèle de la reproduction des formations à orientation strictement adaptative et de conditionnement, l’alternative d’une pédagogie de l’appropriation de soi et de son environnement, comme mode de formation d’un sujet autonome à rationalité critique, et donc d’un acteur situé. Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ce n’est pas l’action de formation qui aboutit à la qualification sociale, c’est le projet de qualification sociale qui inscrit la formation comme un état dans un processus. Un état certes important et nécessaire, mais qui ne suffit pas à la formation de la “ conscience sociale ”, visée au bout du processus. L’on oubliera pas en effet qu’on part de très loin, le besoin objectif de qualification sociale signifiant que  ce besoin peut ne pas être perçu subjectivement , appelant  une phase de conscientisation [pour opérer] la transformation des besoins non ressentis en besoins ressentis.  Et l’on ne manquera pas de souligner que ce fond de “ conscientisation ” rappelle la forme opérationnelle du travail de production d’objectif, décrite par J-M BARBIER et M. LESNE, à la neutralité analytique près

Et si….

 

Non seulement aucune contradiction entre les deux thèses n’apparaît au terme de ces développements, mais La tentation est grande, et j’y cède volontiers, de conclure en risquant l’idée qu’on peut lire J.-M. BARBIER et de M. LESNE en amont de P. DEMUNTER et de M.-R. VERSPIEREN, et inversement, ceux ci en aval de ceux-là.

Les finalités affichées de ces derniers ne sont-elles pas exemplaires des besoins construits, en tant que produits par ce que les premiers identifient comme  un certain type de travail social…, une pratique de production d’objectifs. [p.21]  ?

Et cette pratique, en tant que  processus d’expression d’un besoin , ne trouve-t-elle pas son sens, poussée par le travail de finalisation de P. DEMUNTER et de M.-R. VERSPIEREN au terme socio-politique de sa logique, dans la revendication de “ la qualification sociale ” ?

 

 

 

 

 

 

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Références bibliographiques

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